Premiers regards

 

Lorsqu'on regarde d'anciennes cartes de l'île, on lit dans le grand bleu de l'océan ces deux indications évocatrices : "Côte en-dedans", et "côte en-dehors". La première épouse la courbe concave à l'Est de l'île, là où accostent les navires qui font la liaison avec le continent et la seconde s'enroule côté Ouest, du côté des gros vents, des rochers aigus et des vagues en rouleaux.

Je suis arrivée ici voici quinze jours, en provenance d'une autre sorte d'île, une vallée enclavée entre de hautes montagnes, où la route nationale unique qui traverse d'Est en Ouest s'apparente à la liaison maritime, où l'afflux de touristes l'hiver ressemble fort à l'envahissement que connaît l'île l'été, où les riches ont des résidences secondaires au pied des pistes, comme les nantis ont ici d'élégantes maisons qui surplombent la mer.

Je suis venue pour travailler auprès de personnes "en insertion", puisque le langage aseptisé d'aujourd'hui interdit de dire "fracassés", "paumés", "jetés". Des gars cassés par la vie, par des parents défaillants, par la misère économique ou affective, par le déracinement ou le handicap. Ils traînent des casseroles bruyantes : addictions, santé précaire, orthographe fantaisiste ou inexistante, logement insalubre... L'un est malvoyant, l'autre a le dos brisé, le troisième, à trente ans à peine, a le sourire édenté d'un vieillard. Un autre baragouine un français approximatif et le dernier surfait nonchalamment sur la vague du RSA avec ses potes improbables musiciens jusqu'à ce que les grandes dents de l'Administration lui mordent la nuque pour le ramener sur le droit chemin de l'ordre social. Je bosse pour, avec ces gens-là.
L'encadrant technique du chantier d'insertion est un îlien de souche (il faut avoir au moins sept générations au cimetière local pour commencer à se dire "de souche"), c'est un homme en colère, qui ne reconnaît plus son île, mais c'est aussi un grand tendre, attentif et bienveillant avec "ses" gars.

Sur cette île paradisiaque pour qui en a les moyens, j'ai l'incroyable chance d'être logée par Nathalie, une amie de lycée et Fred, son charmant mari dans une annexe très agréable de leur maison dans un petit hameau près de Bangor. Elle est journaliste, il est photographe. Elle est toujours aussi belle qu'elle l'était quand nous étions en seconde en région parisienne, et lui est drôle, intelligent, charmant et très chic. Ils sont à la pointe de la vie culturelle et sociale de l'île. Ils me promènent généreusement de dîners en vernissages, me font découvrir les plus belles plages, me chouchoutent, m'invitent au théâtre en plein air à la citadelle. Grâce à eux, je rencontre les "résidents secondaires", qui n'ont rien à voir avec "les touristes". Pour la plupart, les premiers viennent plusieurs mois dans leur maison de vacances, les seconds ne font que passer et louent un hébergement pour les vacances. Il y a aussi des résidents secondaires qui ne viennent presque jamais, mais qui peuvent s’enorgueillir d'avoir une maison sur l'île. Ceux-là doivent avoir les oreilles qui sifflent encore davantage que les autres, car le logement, c'est LE sujet ici, pour tous les habitants, salariés ou chômeurs, saisonniers ou vagabonds, c'est la pierre angulaire de l'insertion sociale et économique.

Quant à moi, j'ai la sensation de danser sur une corde raide, la côte en-dedans d'un côté, et la côte en-dehors de l'autre. Je vais tenter d'aller par le sentier côtier escarpé de l'une à l'autre, et d'en tirer quelques billets de blog, au moins...


Commentaires

  1. Oh ! Joie !
    Quel bonheur de te lire. Encore, encore !

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  2. Toujours ta belle écriture, et cette fidélité à tes ideaux et bien sûr que je vais suivre l'actualité de ce blog, �� belle Île !

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