Brumes d'hiver

 

Depuis deux jours, nous nageons dans la brume.
Ce matin la visibilité n'excédait pas quelques mètres, et, roulant prudemment sur la route dépourvue de toute marque au sol, je fredonnais un requiem pour tous les faisans, lièvres et lapins qui allaient vers une mort certaine dans la purée de pois. J'étais en avance, j'ai fait un petit détour jusqu'aux remparts derrière l'ancien bagne pour voir ce que cette brume pouvait bien donner sur la mer.
Eh bien, rien ! Plus d'océan, ou presque. Je me serais crue sur les rives d'un petit lac, que dis-je, d'une mare grise et presque immobile, comme asphyxiée par un édredon pesant, de ceux qui réchauffent par étouffement plus que par leurs qualités thermiques. Même les mouettes étaient silencieuses, sans doute roulées en boule au creux des falaises, la tête sous l'aile, refusant ce tableau pathétique.

"Ça crachine, ai-je hasardé en retrouvant mon collègue Manu devant la porte du boulot. Sous son éternel bonnet bleu,ses cheveux longs frisottaient encore plus que d'habitude dans l'atmosphère humide du matin.
- Bof, non, pas vraiment. Ça brouillasse, quoi ! me répondit-il avec un sourire en coin.
Le garçon, natif de l'Île de Batz, en connaît un rayon sur la météo bretonne. Car la pluie, ce n'est pas que de la pluie. Il y a la drache, la rincée, la pluie lourde (qui n'est pas le contraire d'une pluie légère, notez bien !), la sauce, la lavasse, l'abattée, et j'en oublie. Les bretons eux-mêmes disent qu'ils ont autant de mots pour la pluie que les Inuit pour la neige. Mais c'est une blague à destination des non-bretons, ne vous y trompez pas.
Pour la brume, ça dépend. Il y a la brume douce, qui ne fait que brouillasser, et la brume à corne, celle qui nécessite que résonne l'instrument adéquat, même s'il y en a de moins en moins en service sur les côtes, les GPS et autres outils de navigation ayant remplacé les indispensables signaux sonores qui empêchaient les navires de se drosser sur les récifs invisibles.
D'ailleurs, la sirène de Belle-Ile, cachée dans sa petite cabane carrée près des Aiguilles de Port-Coton, est muette depuis plus de trente ans. Une collègue se souvient encore du son lugubre qu'elle produisait la nuit quand elle était enfant. Avant qu'elle soit reliée électriquement au phare de Goulphar, c'était les enfants du gardien qui allaient la mettre en route les nuits de brume par un chemin rectiligne de plus d'un kilomètre tracé entre le phare et la falaise. Un long trajet dans la nuit encore plus opaque que d'autres nuits, sur la lande sans doute peuplée de méchantes fées et de vilains korrigans...

Bref, c'est l'hiver. Les gens sont engoncés dans de gros parkas dignes d'un séjour à la montagne, et, mise à part cette gamine en short (oui, en short !) que j'ai croisée ce soir au supermarché, tout le monde est vêtu de la tête aux pieds comme si les températures étaient négatives. Je souris en pensant qu'il fait -10° chez moi en ce moment. Ici, à 7°, c'est déjà considéré comme glacial.
En hiver, on s'inquiète chaque jour de la météo en se demandant si le bateau va pouvoir partir, ou arriver. On galère pour trouver du bois de chauffage : il y en a peu sur l'île, ce ne sont pas des essences très calorifères, et faire venir du bon bois du continent coûte les yeux de la tête.
On râle parce qu'il n'y a plus que deux ou trois restaurants ouverts, et encore, pas toujours le soir. Plus une sandwicherie pour s'acheter un en-cas le midi non plus. On se reconnaît dans les rues ou à la boulangerie, et on se salue avec un sourire entendu, on est potentiellement tous "d'ici" quand on y est encore pendant les mois déserts.
Cela me réchauffe le cœur, même si je sais que je n'en suis pas, et que j'aurais honte de le prétendre. Pas comme ces cinq mille personnes qui vivent à Belle-Ile, y travaillent, y chôment aussi pendant de longs mois. Qui peinent à trouver un logement simplement abordable, qui paient l'essence 50 cts au litre plus cher que sur le continent, qui dépensent presque 25% de plus en faisant leurs courses alimentaires que de l'autre côté de la mer, tout en étant payés le même misérable SMIC qu'ailleurs. Ceux qui sont attachés à leur île comme les pousse-pieds sont crochés au rocher, par tous temps et en toute saison. Ceux qui n'auront bientôt plus aucune fonction que d'être les  loufiats des touristes qui phagocytent leur territoire dès les beaux jours revenus.

C'est l'hiver que tous ces maux ressortent dans les discussions. Parce qu'il y a bien trop de maisons vides, et bien trop de candidats en attente d'une opportunité de location à l'année, qui se fait de plus en plus rare et chère. Parce qu'on est entre soi, et qu'on peut se réchauffer en s'échauffant le sang contre les absents. Je les comprends, tout en me sentant illégitime, comme une touriste honteuse, comme je me sens quasiment toujours lorsque je suis en vacances loin de chez moi. J'essaie de me faire discrète, de ne pas empiéter sur les plate-bandes des autochtones, de ne pas me comporter en terrain conquis, de me faire oublier.
En rentrant dans ma vallée, dans un peu plus d'un mois, je serai comme ces îliens en colère, pestant contre les marseillais qui nous envahissent et font monter les prix de manière indécente, qui se garent n'importe où et s'arrêtent au milieu de la route pour mettre leurs chaînes à neige. Ceux qui vous disent sans même en rougir "C'est nous qui vous faisons vivre !" et qu'on déteste parce que c'est en grande partie vrai.

J'aimerais que les mortes-saisons fassent naître de nouvelles pousses, ici et ailleurs, et qu'émergent de la brume d'autres rêves que ceux qui consistent seulement à se vendre au plus offrant jusqu'à ce qu'il ne reste que la peau sur les os de ces magnifiques territoires dont l'âme brille encore un peu aujourd'hui.

Commentaires

  1. Magnifique ... description ...j'étais là bas...dans la brouillasse ...merci

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  2. Une petite lecture qui fait du bien au réveil. Merci pour cette poésie sur la vie!

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