L'Océan console de tout
Quand je pose le pied sur la plage... Non, quand je suis en face de l'océan, j'oublie tout. Cette profondeur de bleu indescriptible, cette odeur, cette fraîcheur qui m'enserre les chevilles, ce goût ancestral, ce friselis scintillant, ça vous console des douleurs et des absurdités du monde. Même avec le troupeau de jeunes qui gloussent bêtement avec leur musique trop forte, même avec les bambins qui pleurent parce que leur petite sœur les a éclaboussés, même avec les allemands qui posent leur serviette à deux mètres de la mienne, comme si la plage de Donnant n'était pas assez grande.
Le soleil descend sur les rochers noirs et aigus qui dégringolent jusqu'à la mer et adoucit les courbes du plateau herbeux où galopent quelques accros du trail shootés à l'endorphine, le sable crème est doux sous les pieds, et, vu du ras du sol après ma baignade, chaque courant d'air emporte des avalanches miniatures d'or pâle sur des dunes modèles réduit. Le sel me pique les yeux et tire sur ma peau, je le goûte sur mes lèvres avec gourmandise. J'efface de ma conscience tous les bruits parasites, et j'écoute les vagues de la marée montante.
La semaine dernière, je suis allée à l’extrémité de la Pointe des Poulains, je me suis assise tout au bout de l'île sur le dernier morceau de terre ferme avant l'Amérique, au-dessus des falaises abruptes, et, collant mon oreille au sol, j'ai écouté l'océan haleter en se brisant sur les rochers. Un goéland est passé près de moi, les ailes ouvertes au-dessus de l'abîme, à portée de ma main mais définitivement inaccessible. Pendant un long moment, il est resté à ma hauteur, immobile face au vent, me considérant avec une vague pitié supérieure, puis il a replié ses ailes d'un demi-centimètre, et a plongé avec un sifflement dédaigneux. J'ai ri comme une gamine, ravie et jalouse.
L'océan console de l'âme humaine et de son indécrottable vanité.
Il me fait oublier l'entretien de ce matin avec la directrice de la Mission Locale qui n'a parlé que de chiffres, de subventions et d'objectifs, et n'a pas prononcé un seul mot pouvant évoquer de près ou de loin les besoins, les galères et les attentes des jeunes que je vais accompagner.
Il me fait oublier les dizaines de formulaires, compte-rendus, justificatifs à copier en six exemplaires et à faire signer à trois personnes différentes que je devrai fournir à la pelle pendant tout mon contrat pour justifier devant d'obscurs fonctionnaires européens - qui doivent pleurer des larmes de sang en recevant ces tonnes de papiers - de la bonne utilisation des subventions accordées par le FSE (*).
Il me fait oublier les titres ronflants des programmes gouvernementaux qui se succèdent depuis des dizaines d'années "pour" les chômeurs, les handicapés, les jeunes, les vieux, les "Reumistes" comme disait une truculente assistante sociale de mes connaissances, les invisibles (ça c'est la nouvelle mode, j'en reparlerai tellement ça me fait grimper aux rideaux avec les dents !), bref, tous ces emplâtres sur l'imputrescible jambe de bois de la misère, dont on s'applique toujours à traiter les conséquences et jamais à soulever le tapis moisi sous lequel se dissimulent les causes...
Deux minutes devant l'océan qui respire comme un homme aimé plongé dans le sommeil, et voilà que le tableau très noir est effacé d'un coup d'éponge de mer.
(*) Fonds Social Européen

Merci de nous faire vivre un peu avec toi là-bas! Bises
RépondreSupprimerC'est vraiment étonnant cette proximité que je ressens quand je te lis... j'ai le même ressenti avec l'océan... bisous
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