Pause terrienne
Il faut avouer que le prix du passage en bateau est assez prohibitif. Avec mon petit camion nomade, j'en ai pour 90 euros l'aller-retour, et encore, je suis titulaire de la carte insulaire ! Sinon, c'est 320 euros. Prohibitif, je vous dis.
Pour le coup, je n'ai fait que deux escapades sur le continent : En novembre lors d'un week-end à rallonge, pour aller dans les monts d'Arrée, et la semaine passée, pour les fêtes de Noël.
Les mois précédents, j'avais bien songé à prendre le bateau sans véhicule pour aller visiter Vannes, par exemple, mais la complexité des transports en commun m'a stoppée net. Depuis Quiberon, il faut prendre un bus (dont les horaires ne correspondent pas toujours à ceux du bateau), puis le train à Auray. C'est déjà assez décourageant. Mais pour le retour, c'est encore plus compliqué, car il faut tout aligner sur l'horaire du bateau, et les correspondances n'assurent pas toujours d'arriver à temps pour l'embarquement. Vu que je suis une angoissée des transports en commun, et que je suis du genre à prendre une marge de sécurité disproportionnée, j'ai renoncé. Pas la peine de me mettre le foie au court-bouillon et de m'angoisser toute la journée en craignant de rater le bateau et ce faisant, de ne pas profiter à fond de mon escapade touristique.
Donc, la semaine dernière, j'ai largué les voiles vers la France. D'abord, quelques jours en Vendée pour voir ma tante et ma cousine. La dernière fois que j'avais vu ma cousine Anabelle, c'était une grande adolescente explosive, et j'ai retrouvé une belle femme mère de trois beaux enfants, toujours explosive, pour mon plus grand plaisir. Ma tante Elisabeth, elle, n'a pas changé d'un poil, moyennant quelques vingt ans de plus. Son humour, sa joie de vivre et sa simplicité m'ont réconfortée, il m'a semblé reprendre le dialogue avec elle comme si nous nous étions quittées la veille.
Mais il n'empêche, le temps m'a fichu un coup de batte de baseball derrière les oreilles.
Ensuite, j'ai filé vers Redon pour passer Noël dans ma famille-surprise, celle que je n'ai rencontrée qu'à trente ans. François, mon beau-frère (demi, en fait, mais ce serait trop compliqué...) et ses enfants Elena et Boris. Bain de chaleur, de rires et de foie gras. Des provisions douillettes pour les soirs de solitude.
Sur la route entre Quiberon et la Vendée, puis entre la Vendée et le Morbihan, j'ai dévoré les kilomètres avec bonheur. Les deux fois deux voies gratuites typiques de la Bretagne, les petites routes entre les prés et les bois humides, les villages où fleurissent les marchés de Noël, les églises bretonnes tarabiscotées, je regardais tout comme si ces paysages étaient nouveaux pour moi. A chaque kilomètre avalé l'asphalte me réjouissait le cœur. Vue de loin, l'Île m'a paru bien petite.
Je suis rentrée hier, par une mer un peu agitée à la veille d'une tempête qui clouera les bateaux à quai demain.. J'ai retrouvé la maison un peu froide, je l'ai réchauffée d'une bonne flambée, j'ai vidé les bacs des déshumidificateurs, j'ai rangé mon sac et bu un thé dans la tasse noire au regard de chat que m'a offert ma nièce pour Noël. En m'endormant le soir, je pensais déjà à mon prochain départ. Qui m'attriste et me réjouit tout à la fois.
Tout au long de la semaine, j'ai répondu à des questions ma vie ici. J'ai de la chance, c'est si beau, un aperçu du paradis, un lieu enchanté. Et à chaque fois qu'on me demandait "Alors, Belle-Île ?", je répondais "Eh bien...c'est une île, d'abord." Rien ne pourrait mieux résumer mes sentiments après cinq mois ici.
Je ne serai jamais une îlienne. J'ai trop besoin d'espace ouvert, accessible d'un seul coup d'accélérateur. Sans doute est-ce cet instinct de fuite que je ne suis jamais parvenue à modérer, mais l'idée de dépendre d'un navire pour partir m'est difficile à supporter. J'ai besoin de pouvoir prendre la route sans rupture entre une terre et l'autre, à tout moment, sans délai anxiogène, sans devoir réserver un passage, sans craindre l'aléa climatique qui empêcherait le bateau de prendre la mer.
Et même au-delà de cette barrière liquide qui m'empêtre, j'aurai découvert que le paradis des uns peut être, si ce n'est l'enfer, mais simplement le purgatoire des autres. Et que sous le vernis de la carte postale que choisissent exclusivement de voir les non-îliens, tout un monde grenouille, galère, supporte, vit et meurt comme dans n'importe quel autre endroit moins prisé.
Dans un mois pile, je reprendrai le bateau pour la dernière fois, je redeviendrai une terrienne pure et dure, face aux arêtes minérales des Alpes, et je tanguerai peut-être encore un long moment avant de reprendre pied sur la rochaille.
Commentaires
Enregistrer un commentaire