Tant de ciel
Ce soir, j'ai pu enfin rallumer le poêle à bois.
Depuis trois jours, un vilain vent tranchant venu de l'Est soufflait sans discontinuer en caracolant autour des 60-70 km/h. Les bretons pensent d'abord à se protéger du vent d'Ouest, celui qui vient de l'Océan et de l'autre bout du monde, celui qui apporte les perturbations pluvieuses et tempétueuses. Les maisons sont orientées en fonction de lui, les cheminées aussi. Le vent d'Est, c'est le parent pauvre. Et par conséquent, il se venge salement.
Dimanche soir, alors que je jouais à la patate de canapé devant une série "so british", le petit saligaud s'est levé sans prévenir. Je me suis retrouvée en immersion involontaire dans le smog anglais de ma série, sauf que c'était à domicile, sans traverser la Manche.
Toussant et pleurant à qui mieux mieux, j'ai dû sortir la bûche du poêle qui vomissait des torrents de fumée, aller l'éteindre dehors à grands renforts de pichets d'eau, ouvrir les fenêtres et ainsi faire baisser drastiquement la température intérieure pour retrouver un semblant d'atmosphère respirable. Le lendemain matin, il faisait 12 degrés à l'intérieur, et 4 degrés dehors sous le soleil, l'équivalent du Pôle Nord pour la région.
Pendant trois jours, le vent ne s'est pas vraiment calmé, et j'ai vécu dans la maison habillée comme pour aller au ski, grosses chaussettes, t-shirt à manches longues, sweat-shirt par-dessus, et encore une veste de laine irlandaise en troisième couche (merci Fred de l'avoir laissée dans le placard !). Le petit édredon rouge à fleurs est devenu mon meilleur ami, de la chaise au sofa jusqu'au lit, il me suivait partout.
Et puis aujourd'hui, le vent est tombé.
Je m'en suis aperçue tardivement, c'est fou comme on s'habitue.
Ce soir, en sortant du boulot, j'ai vu que le soleil déclinait sur un horizon tout festonné de nuages. Le temps de galoper au supermarché - où j'ai tout acheté sauf le café que j'étais venue chercher- et d'en ressortir en me maudissant, le ciel prenait une belle teinte dorée derrière les arbres. J'ai filé jusqu'à Port Coton. Pas tout à fait assez vite, cependant. Au moment où j'arrivais, le soleil rouge disparaissait derrière le lointain friselis de nuages noirs. Je me suis quand même garée sur le parking, et je suis allée jusqu'à mon coin préféré, au bout de la falaise. Pas en face des majestueuses aiguilles si prisées des photographes, non, un peu plus loin à gauche, entre les aiguilles et l'ancienne sirène de Belle-Ile. Il y a là un petit banc naturel formé par les déclivités du terrain où j'aime m'asseoir pour regarder les lents mouvements des vagues qui font surgir des dos de baleines mythiques en se roulant sur les rochers qui affleurent.
Le ciel s'emplumait de nuages roses et or, le phare derrière moi s'emmitouflait dans des pastels somptueux, et l'océan prenait des teintes mélangées de pourpre au loin et bleu canard sous mes pieds. J'ai respiré et je suis restée assise au bout de mon rocher, seule, le regard libéré de toute verticalité.
Il y a tant de ciel ici.
Je me demandais ce que cela pouvait bien générer dans la constitution mentale des être humains qui naissent, grandissent et vivent toute une vie face à un horizon sans limites. Quelles peurs et quelles exaltations ? Quel appétit de découverte et quelles angoisses du vide ? Comment ne pas se sentir minuscule devant un océan aux eaux vivantes, qui paraît infini en distance et profondeur ? Comment ne pas vouloir aller au-delà de cette ligne incommensurablement lointaine où le ciel immense et la mer s'entrelacent sans que l’œil puisse distinguer l'un de l'autre ?
Aspirée par l'instant, je l'ai laissé m'emporter jusqu'à ce que la lumière baisse presque complètement.
Et c'est là que je me suis aperçue que le vent était tombé.
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