Les clairs-obscurs

 

Je ne connais pas encore très bien "mes" salariés du chantier d'insertion, je ne les fréquente que depuis deux semaines...

Il y a Jaro (*), d'origine serbe, qui vit dans une caravane depuis sa séparation, et qui attend un logement social depuis deux ans. Il a failli en avoir un à la dernière commission, mais seulement failli. Il ne peut pas recevoir ses enfants dans la caravane, du coup, il les voit assez peu, et en souffre beaucoup. Jaro est discret, presque timide. Il parle un français assez comique, roule des yeux quand il n'arrive pas à traduire et hausse les épaules pour finir. Il vient d'apprendre qu'il a un hématome sous-dural (un truc moche au cerveau), ce n'est pas la première fois. Il prend des médicaments contre la douleur qui me mettraient dans le coma à coup sûr. Il va devoir se faire opérer, et il angoisse, car l'opération n'est pas sans risques.

Ensuite, vient Florent. Il a trente ans, pas de dents, des yeux d'un bleu éblouissant, les cheveux gominés. Quand il parle, on a l'impression d'avoir un adolescent en face de soi. Un adolescent révolté, colérique, qui apprend seulement à dominer ses émotions. Il a connu la came, les trafics minables, la taule et tout le monde ici le connaît, trop bien en fait. Il ne trouve pas de boulot, forcément. C'est comme si il se baladait avec un gyrophare sur la tête et une sirène de bateau dans le dos qui clame "Mauvais plan !". Il ne veut pas quitter l'île, pour rien au monde. Il a donc décidé de créer son entreprise, alors qu'il n'est pas fichu de gérer son compte en banque ni la moindre démarche administrative.

Et Samuel. Beau mec, vraiment. La petite quarantaine,un profil de marin, blond, les yeux d'un bleu de profondeur d'abysse. Il vient du Nord de la France, en garde une infime trace d'accent. Lui était chauffeur d'engins, et il s'est bousillé le dos dans des machines sans amortisseur pendant des années. Il s'est fait virer quand il n'a plus pu travailler dans son secteur, sans même un licenciement pour inaptitude. Il a traîné sans aide aucune pendant des années, sans que qui que ce soit s'occupe de seulement l'aider à faire une reconnaissance de travailleur handicapé. Il est protecteur avec les autres, aide Florent à réparer sa mob, prête un bout de jardin à Jaro pour qu'il puisse venir patouiller dans les carottes et les navets avec ses gosses. Il veut se mettre à son compte pour entretenir les jardins des riches résidents secondaires, et je sens qu'il pourrait bien y arriver.

Sergio est un éternel adolescent. Il va bientôt avoir trente ans et n'en revient pas. Il voudrait prendre son sac et partir, aller de groupe de musicos en rave party, bosser un peu au black de temps en temps, être sans lien ni attaches. Il squatte un peu chez ses parents et s'en sauve quand ces derniers en ont marre de le voir. Du coup, il va chez les uns et les autres, essaime ses papiers, son téléphone, son chéquier d'un bout à l'autre de l'île. Il ne se plaît pas trop au chantier, c'est son assistante sociale du RSA qui l'a casé là, lui faisant bien comprendre que c'était ça ou la suspension de son allocation. Il est cultivé, intelligent, baratineur, mais on sent une tristesse, là, au fond de son regard.

Orson vit dans son bateau depuis plus de vingt ans. La coque de noix commence à prendre l'eau. Il a été à son compte pendant plusieurs années, comme électricien, et puis après son divorce, il a commencé à prendre l'eau, lui aussi. Ou plutôt l'alcool. Et les médocs. Il n'a pas bossé pendant plus de trois ans, s'est retrouvé au RSA. Il veut vendre son bateau, en acheter un plus petit et partir à Vannes, sur le continent, pour être plus proche de sa fille. L'année au chantier qu'il vient de faire lui a redonné confiance en lui, il a remonté la pente et ne prend plus de cachetons. Il se voit bien finir intérimaire, bossant juste assez pour subvenir à ses besoins, il est confiant et cela fait du bien de le voir sourire.

Charles est malvoyant, il porte d'énormes lunettes très fumées et met son téléphone juste sous son nez quand il a besoin de composer un numéro. Il quitte le chantier à la fin du mois, et l'île aussi, par la même occasion. Il va faire une formation dans l'agriculture bio, et devenir maraîcher sur le continent, où sa femme a de la famille qui leur a vendu pour rien une petite maison avec un grand terrain. Il est un peu inquiet pour sa formation, mais il m'assure que la dame de la Maison départementale pour les travailleurs handicapés viendra souvent au lycée agricole et qu'il lui fait confiance. C'est l'accompagnatrice du chantier qui l'a aidé à monter son projet, à trouver les financements de la formation, qui a renouvelé sa reconnaissance de travailleur handicapé et s'est assurée qu'il avait le droit à la complémentaire santé solidaire. Il rayonne de joie. Ce sera la seule sortie positive du chantier cette année, comme on dit chez les fonctionnaires qui surveillent les chiffres.

Et puis Erwan, un rouquin aux yeux verts, trente-six ans, un petit garçon de huit ans qu'il adorait comme un dieu miniature. Erwan qui bataillait contre l'alcool depuis de longues années. Il était très proche de Jaro, venait le chercher quand ce dernier n'arrivait pas à se lever, assommé par ses anti-douleur. Il s'inquiétait beaucoup pour lui, et ses gosses. Il voulait l'accompagner voir un autre médecin pour avoir un second avis à propos de son opération au cerveau, parce qu'on ne pouvait pas laisser Jaro se débrouiller tout seul avec son français en carton...Une vraie éponge émotionnelle, ce gars-là.
Erwan qui  avait pris tout seul un rendez-vous pour une énième cure, bien décidé à s'en sortir, puisqu'il avait trouvé une femme aimante et un équilibre auprès de ses potes du chantier. Erwan qui est mort ce week-end. Crise cardiaque. Ce cœur qu'il avait gros comme ça a cessé de battre, sans doute épuisé par trop d'années de galères.

Je serai au milieu d'eux tous cette semaine, à son enterrement.


(*) Tous les prénoms ont été changés.

 

 

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