En direct de l'absurdie
Cette île est une merveille. J'imagine que ce n'est pas le seul joyau des îles bretonnes, mais c'est là que je suis, donc là d'où je parle.
Le soleil n'était pas encore très haut sur l'horizon quand je suis partie en pédalant ce matin, un bon petit vent frais de face. Il y avait une lumière douce dans les arbres aux feuilles clignotant sous la brise, les poulains de la ferme de Bordoulic dansaient gauchement autour de leurs mères, les lapinous gambadaient dans leur pré en se foutant bien de ma présence sur la route, une légère brume sourdait du bois aux abords de Bordustard, ça sentait la mer, l'herbe froide et la terre un peu sèche.
Je comprends qu'on veuille vivre ici au moins une partie de l'année, le printemps et l'automne doivent être magnifiques et moins étouffés de touristes, ce doit être le paradis. Si je pouvais envisager sans sourciller l'achat d'une maison à 4800 euros le mètre carré (en moyenne), je serais tentée aussi par cette terre tendrement vallonnée au milieu de l'Océan. Bon, pas sûre que je cèderais à la tentation. Mentalité de pauvre.
Mais au moins, je profite un peu du paysage, même en allant bosser le matin. Forcément, ça donnerait une chaude envie de faire l'école buissonnière. Ça donnerait un brûlant désir d'être tout simplement en vacances, en villégiature, de pouvoir grignoter lentement la journée de vallons en falaises, de plage en village, plutôt que d'aller prosaïquement au boulot pour un long lundi claquemuré dans sa tranche horaire de 8h30 à 18h00.
D'autant plus que ça y est, c'est la rentrée, et ça se sent. Tout le monde revient de congés, et les demandes pleuvent, des mails tombent de partout, le téléphone sonne sans arrêt (ouf, je n'ai pas donné mon numéro de portable perso !), les partenaires se réveillent en pleine forme, les gratte-papiers et les comptables aussi.
Je vais devoir faire une liste des tableaux de suivi, de comptage, de résultats et de prévisions que je devrai remplir pour les uns et les autres pendant les cinq prochains mois. Sans parler des compte-rendus, des relevés de décision, des formulaires en-veux-tu-en-voilà. A se demander quand j'aurai le temps de recevoir les vrais gens qui vont venir dans mon vrai bureau.
Aujourd'hui, tout le monde est dépendant des "financeurs". Que ce soit la communauté de communes, la Mission Locale, le chantier d'insertion, tout le monde répond à des projets émanant de l'Europe, de l'Etat, de la Région, ou du Rotary Club. Pour chacun d'entre eux, il faut répondre à un cahier des charges élaboré depuis un bureau high-tech au sommet d'une tour parisienne (ou tout comme), par des gens qui n'ont jamais vu la queue...euh non, la tête d'un futur "bénéficiaire" de l'action qu'ils ont généreusement imaginée pour régler le sort des "bénéficiaires" en question. Donc, pour gratter tout ce qui est possible de ces financements, les structures élaborent des projets pas toujours idiots (j'ai bien dit "pas toujours"), souvent très alambiqués, car forcément les cahiers des charges sont très alambiqués. Ça leur prend un temps fou. Les chargés de mission font cela avec beaucoup de sérieux et d'application, et souvent sans consulter les sbires qui devront appliquer ces programmes boursouflés. Mais ils souscrivent à tout ce qu'on leur demande, même à mille lieues de la terre ferme, ils continuent de ramer.
Ensuite, les sbires n'auront plus qu'à mettre en œuvre, et surtout à "rendre compte". Ce qui implique qu'ils passent la moitié de leur temps à cette activité, en fait. J'ai consacré une grande partie de ma journée à faire des tableaux Excel, parce que ceux qu'avait élaborés ma devancière ne convenaient plus, et ce, trois mois après son départ. J'ai déjà bouffé au moins quatre arbres-équivalent papier, je pense, parce que j'imprime les tableaux que la cheffe veut corriger au stylo.
Pour la Mission locale, suivi du nombre de jeunes reçus (en distinguant les jeunes déjà connus de la structure et les autres, et parmi ces derniers, les fameux "invisibles" que personne ne connaît), suivi du nombre d'entretiens, d'aides financières, d'entrées dans le dispositif trucmuche ou le programme machin-truc. A cela, il faut ajouter le comptage des heures de travail pour la Mission Locale, dont les temps de réception des jeunes, les temps de réunions et les temps de gestion de l'administratif... sans dépasser les 20 heures par mois, ce qui sera évidemment impossible.
Pour le chantier d'insertion, tout pareil, avec de surcroît un relevé d'heures à justifier demi-heure par demi-heure sur un tableau Excel imbitable, plus les centaines de copies (papier !) de tout ce qui est possible, mails, relevés d'heures, compte-rendus d'entretien, articles de presse, copies d'écran, double de toutes les démarches, j'en passe et des plus absurdes.
Et pour la mission "jeunesse" de la communauté de Communes (qui doit occuper 10% de mon temps de travail), ben...la même chose. Ça vaut le coup, pour 3h30 par semaine, une seule réunion et je les ai déjà bouffés.
Je ne me plains pas, je suis royalement payée. Mille huit cents euros nets, soit presque cinq cents euros de plus que la jeune femme que je remplace, j'en aurais presque honte.
Naaan, mais sérieux ? diraient mes petits jeunes de la Mission Locale.
Avec tout ça, j'ai oublié d'aller jouer au Loto, ce serait vraiment de la balle d'être en vacances ici pendant six mois.

Toujours si bien écrit.... je nage quotidiennement dans les mêmes délires, et ça empire avec chaque mois qui passe
RépondreSupprimerOuaip. On n'a pas le c... sorti des ronces !
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