Le dimanche à Bangor et autres considérations


  Ce matin, au café-librairie de Bangor, j'ai bu un macchiato que n'aurait pas renié un barista italien. La mousse de lait ferme à point (le sucre versé dessus ne s'y enfonce pas), le café bien fort, un air de Toscane sous le ciel breton mitigé. Bon, 1,50 euros, mais c'est moins cher que le café pas bon du bar d'à côté.

Ça sent la fin de saison dans le regard fatigué des commerçants du marché. Il y a encore une queue monstre devant les fruits et légumes, comme devant le camion du boucher-charcutier où j'ai patienté longuement pour mes six tranches de jambon et mon andouillette. Bientôt, les forains qui vendent des babioles vont remballer la marchandise à touristes. Les mugs de Belle-Ile, les t-shirts, les bougies, les bijoux artisanaux et les tableaux plus ou moins originaux vont rentrer dans leurs cartons, et il ne restera le dimanche que les commerçants du cru, les maraîchers, le boucher, les fromagers. J'ai hâte de les voir l'hiver, d'avoir le temps de flâner de l'un à l'autre, de boire mon macchiato seule en terrasse.

L'île ne vit quasiment que pour les touristes. Il faut dire qu'elle passe de 5000 habitants à l'année à près de 45.000 en été. Pendant la saison, le Bellilois ne peut pas voir son médecin traitant, tous ceux-ci sont réquisitionnés pour faire des permanences tournantes à l'hôpital, seul moyen de répondre à la demande qui explose à cette période. C'est sans rendez-vous, il faut patienter des heures dans la salle d'attente, avec un peu de chance on peut tomber sur "son" médecin, mais c'est la loterie. Même avec une pathologie grave, comme Jaro, pas moyen. Quand il a vu la tête de la toubib qui recevait ce matin-là, il a fait demi-tour : "Elle est folle dans sa tête, elle !" m'a t-il dit en revenant, dépité.
Il n'y a qu'une seule pharmacie pour toute l'île, à Palais, bien sûr. On y prend un ticket comme à la Sécu, et on attend son tour. Cinq pharmaciens servent derrière le comptoir, à la chaîne. Ils ne doivent pas avoir de congés en été, ou le minimum syndical.
Je ne sais pas comment fait la mamy à Locamaria en plein hiver pour venir chercher ses médocs, je ne peux qu'espérer que la solidarité joue entre les habitants à l'année.

Pour voir un spécialiste, il faut aller sur le continent. Je connais bien les déserts médicaux, je vis dans l'un d'entre eux. Chez nous, il faut faire une heure de route, voire davantage en hiver, avec la neige et le verglas. Ici, il faut prendre un bateau. Puis un car pour aller jusqu'à Vannes. On en a pour la journée, surtout hors-saison, car il y a bien moins de bateaux une fois qu'ils n'ont plus de vacanciers à débarquer. En espérant que le mauvais temps ne s'en mêle pas, et que la traversée ne soit pas annulée, dans ce cas, il faudra attendre le bateau suivant. Beaucoup de Bellilois fauchés ne sortent jamais de l'île : même avec le pass insulaire, c'est encore trop cher pour eux. D'ailleurs, beaucoup d'entre eux renoncent aux soins, tout simplement.

Je reconnais ici les mêmes stratégies que chez moi, les mêmes manquements, les mêmes investissements uniquement tournés vers la manne touristique, les mêmes complications que dans ma petite vallée de montagne. Un cran au-dessus, cependant. Si je compare avec les Alpes, on est davantage dans la clientèle de Megève que dans celle de Pra-Loup. Je parlerai peut-être une prochaine fois de l'ouverture prévue en 2022 d'un hôtel-restaurant de luxe à la Citadelle, "un lieu de dingue" comme en parle l'heureux propriétaire, un type qui se répand indécemment sur ses autres restaurants hors de prix à Ramatuelle, Tokyo ou Val d'Isère. Ici, ce sera modestement de  240 à 700 euros la nuit.

Sans parler du projet immobilier sur l'emplacement de l'ancien hôpital. Les panneaux de vente ont été tagués par des envieux qui ne comprennent rien à l"économie de marché.
Entre 6 et 7000 euros le mètre carré. Moi qui ne m'estime pas nécessiteuse, avec toutes mes économies, j'aurais de quoi acheter un placard à balais.

Pour le moment, cela m'énerve un peu trop... Mais sans doute suis-je trop focalisée sur les pauvres pour pouvoir envisager de commencer à comprendre les problèmes des riches ?

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