C'est beau un phare, la nuit.
Mon jardinier est parti lundi. Ça bruissait fort dans les branches de l'arbre, il me fallait apprendre à remettre la sève en route, sans aucun secours que celui que je pouvais espérer en puisant loin dans les racines les plus profondes. Et c'était un peu dur.
Donc, hier soir, je suis allée au pot de départ de Nicolas, un collègue que je connaissais à peine. Car oui, même si nous nous croisions dans les couloirs du bâtiment de la Communauté de Communes (qui n'est pas le bâtiment dans lequel je travaille), je n'arrivais même pas à remettre un visage sur l'expéditeur du mail qui m'invitait, avec tous les autres, à boire un coup et passer une soirée toute simple au phare de Kervilahouen (ou Grand Phare de Goulphar, va donc savoir pourquoi il a deux noms, mystère...), où plusieurs collègues sont en coloc dans les bâtiments annexes.
Bien sûr, je l'avais rencontré, ce jeune homme au visage rond et barbu, à la mèche tombant sur les yeux. On avait même dû échanger quelques mots dans la cafétéria, alors que je passais en trombe pour monter au premier étage. Il souriait toujours, gentil, les yeux rieurs, un petit mot sympa à chaque fois, mais j'avoue, au moment de partir pour la soirée, j'étais foutrement incapable d'associer "Nicolas" avec une quelconque image cohérente. Je me suis demandée très sérieusement si je commençais à souffrir d'une forme de démence sénile, ou si mes congénères m'intéressaient si peu que j'étais infoutue de mettre un nom sur un visage... Aucune des deux propositions ne m'enchantait, à vrai dire.
Bref, ça me fera du bien, ai-je pensé. Sortir de ma maisonnette, boire un coup de trop peut-être, parler de choses et d'autres, m'occuper l'esprit. Et au pire, après un moment correspondant à ce qu'exigeait la moindre des politesses , je pouvais toujours rentrer me coucher avec un bon bouquin, second "trompe-l'angoisse" envisageable dans ma liste pour cette soirée.
Je me suis donc garée au parking du phare. Je me suis maudite d'avoir oublié dans mon frigo la bouteille de bière locale que j'avais achetée tout exprès, et j'ai ravalé ma honte d'arriver sans rien dans les pognes. Comme toujours, j'avais un peu peur de n'être pas "comme il faut".
Et j'ai passé une magnifique soirée.
Ça faisait longtemps. Trop longtemps que je n'avais pas ri, parlé, pouffé bêtement avec des collègues. Oui, des collègues, des gens avec qui je travaille dans la même boîte. Nicolas m'a accueillie avec un "Ah, Patricia, c'est chouette que tu sois venue !" qui m'a fait rougir de honte. Cela n'a pas duré. Je me suis sentie comme chez moi, comme si nous avions toujours bossé ensemble, et plus important encore, comme si nous avions toujours retourné des merguez brûlantes autour d'un barbecue ensemble. Pareil avec les autres, même celles et ceux que je n'avais jamais vus, même les grands chefs à plume blanche, même celle qui parfois me gonfle avec ses tableaux d'heures à remplir.
Nicolas m'a présentée au gardien du phare, qui vit dans une des petites maisons sur le site entouré de murs de pierre. Un vieux monsieur qui a connu le temps où le phare n'était pas automatique, et où il fallait monter le soir pour l'allumer, et le matin pour l'éteindre. Il a promis de m'emmener tout en haut au bon moment, juste à l'instant où il s'allume, j'ai hâte.
Nous étions une bonne trentaine, au gré des arrivées des uns et des autres. Nous avons vidé quelques verres d'apéros divers et variés, mangé du Préfou (un pain à l'ail et au beurre, un cataclysme pour l'artériosclérose, mais un délice au palais), nous avons fait griller des aubergines et des saucisses d'agneau de Belle-Île, nous nous sommes raconté nos vies, moi la neige et le froid, les îliens la tempête et les vagues, nous avons re-bu un coup et puis... le phare s'est allumé.
J'ai été immédiatement plongée dans un émerveillement enfantin. Là, juste sous le colosse de pierre, à la source de sa lumière, j'en avais les larmes aux yeux et une envie folle de sauter comme un cabri en tapant des mains. Je suis restée scotchée le nez en l'air, à regarder les larges rayons de lumière éclairer les nuages, tournant au-dessus de nos têtes comme des pales d'éoliennes immatérielles. J'aurais voulu l'embrasser, ce phare, pouvoir en faire le tour de mes bras amoureux en une étreinte reconnaissante. Il m'apparaissait comme un géant bienveillant, d'un calme absolu, qui dardait ses rayons rassurants jusqu'à cinquante kilomètres à la ronde. J'ai pensé qu'on devait bien dormir dans les maisons groupées dans leur enceinte de pierre, sous sa protection.
Et tard dans la nuit, quand je suis rentrée sur la route où le brouillard se posait, j'ai continué à guetter sa lumière intermittente. Elle passe juste au-dessus des toits du village, et j'ai aimé m'endormir en pensant qu'elle veillerait sur moi toute la nuit et les suivantes.

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