Cuisiner une vieille

 

Il faut apprendre à vivre "ailleurs".
En traversant le pays, je suis entré dans un autre. Nous entrons toujours dans un autre univers lorsque nous quittons le nôtre. Pour peu que l'on accepte de faire preuve d'un peu d'humilité. Il y a des choses comme ça, que j'apprends petit à petit.

Ici, chaque jour, on regarde les horaires des marées, le coefficient, le marnage. Pour choisir la plage, c'est primordial. Certaines n'existent même plus à marée haute, d'autres obligent à crapahuter dans les rochers à marée basse. Mais bien sûr, ceci est une vision de touriste.
Ici, les marées sont importantes pour tout. La pêche, les bateaux, le risque de submersion.  C'est moins prégnant qu'il y a un demi-siècle, l'île ne vit plus des ressources de la mer, mais tout de même, la respiration de l'Océan reste présente pour chaque insulaire, en bruit de fond, toujours.

Dans trente ans, la ville de Palais a toutes les chances d'avoir les pieds dans l'eau.

Par contre, on ne regarde pas de près la météo, à part pour surveiller l'orientation du vent, de la houle et la pression atmosphérique. Il faut dire qu'ici, la météo est une notion assez changeante, et les prévisions ont une durée de vie très limitée. Genre un quart d'heure. On dit qu'en Bretagne, il fait beau au moins  une fois par jour, mais c'est faux. Ce peut être toute la journée, mais souvent c'est plusieurs fois par jour. Et au milieu, il y a de gros troupeaux de nuages qui passent, qui menacent, souvent en vain en cette belle arrière-saison, puis une ondée de lourdes gouttes froides, ou un petit crachin de rien du tout qui vous aveugle pour peu qu'on soit en vélo avec le vent de face. Et deux minutes plus tard, on a les vêtements qui fument par l'évaporation au soleil.
Les gens d'ici disent que l'hiver vous fait îlien, ou pas. Pour le moment, je ne peux, et ne veux rien en dire. Je me laisse le luxe de la découverte, quelle qu'elle soit.

Ici, il y a beaucoup de ciel. Partout. En haut, et en bas, dans la moindre flaque d'eau, et jusqu'à l'horizon terriblement plat pour moi. Des ciels qui se répondent, qui s'engueulent, avec de gros nuages noirs à l'ouest et un azur éclatant de l'autre côté. Entre les deux, de longs nuages s'étirent, semblant incapables de choisir leur camp. Tout ce ciel, c'en est presque inquiétant. Ou exaltant. Les deux, en fait.

Et puis il y a les gens de l'île, et leurs habitudes. Leurs mots, leurs expressions. Il faut écouter cet accent un peu traînant, aux voyelles fermées. Quelques mots de breton que je n'arrive pas à retenir. Il faut les écouter parler de leurs plages que je ne voudrais surtout pas leur piquer, leurs sentiers dans les vallons abrupts, leurs villages aux maisons serrées les unes contre les autres pour se protéger du vent. Les touristes veulent la vue sur la mer, les îliens savent bien que c'est d'une bêtise crasse que de se coller les fenêtres en plein vent.

Et puis, il faut apprendre à préparer la vieille.
C'est un poisson local (j'entends votre ouf de soulagement, non ?), pas cher, pas très beau, pas très prisé des vacanciers qui préfèrent la daurade et le saumon. La semaine dernière, j'ai entendu le poissonnier pousser un soupir épuisé quand une dame lui a demandé si le saumon avait été pêché à Belle-Île. Il a eu la bonté de ne pas lever les yeux au ciel.
La vieille, donc. C'est le voisin Pierre qui en a amené ce matin, tout content d'en avoir pêché dix-sept hier. Il faisait la tournée des copains pour en distribuer.
La dernière fois que j'ai levé un filet de merlan, ce n'était pas très glorieux, et Nat avait dû me montrer, et finir à ma place tellement j'allais droit vers le gâchis. Cette fois-ci, j'ai regardé la vieille dans les yeux, et je me suis lancée.
Tuto sur Youtube (oui, on trouve des tutos pour lever les filets de vieille !), long couteau souple et tranchant dans une main, torchon dans l'autre, je lui ai incisé la peau, coupé la queue, et je l'ai pelée derechef. Puis, glissant le couteau le long de l'arête centrale, j'ai presque parfaitement sorti mes deux filets blancs, lisses, souples. J'étais fière comme Artaban.

Ce soir, en rentrant du cinéma, j'ai admiré un de ces ciels contradictoires de soleil couchant en me réjouissant par avance de mes filets de vieille crus marinés au citron, à l'oignon rouge et au piment.

Je me suis sentie devenue un peu plus insulaire, pour le coup. 

 

Commentaires

  1. Chic un nouvel article ! C'est que je regarde régulièrement !
    Toujours tes mots raisonnent... J'aimerais bien me balader au bord de la mer avec toi. ��

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