Soir de pluie
J'ai emménagé avant-hier dans la grande maison, celle que Nat et Fred ont confié à mes bons soins jusqu'en janvier. Je vais la chauffer, l'aérer, la briquer et la bichonner en attendant leur retour.
Mais pour le moment, il faut que je m'y installe.
C'est difficile de se trouver une place dans la maison de quelqu'un d'autre. C'est tellement personnel, une maison, un lieu de vie. Pour le moment, je me sens comme un oignon blanc dans un bocal de cornichons, bien plongée dans ma saumure, mais un peu seule, petit corps étranger dans un univers à explorer. Il faut que je me glisse dans les interstices, que j'ose faire une place pour mes paquets de pâtes et mes tisanes, jeter un bouquet fané, sortir un drap et une couverture de la grande armoire (parce que j'ai vraiment trop chaud sous une couette !) et toute cette sorte de choses qui exigent une intervention sur l'espace d'autrui...
Il faut dire que c'est une maison très habitée. Pas du tout un espace impersonnel pour passer les soirées quand les journées sont toutes occupées à la plage, non, pas plus qu'une de ces résidences de vacances meublées de choses pratiques pour faciliter la vie des occupants saisonniers. Pas le moins du monde. Elle porte partout la signature de ses propriétaires, qui ont choisi chaque meuble et chaque objet, qui ont investi chaque recoin et chaque fond de placard. Elle est bien pleine, parfois de choses inutiles, en double ou triple, ses armoires regorgent de draps anciens et de serviettes de bain, les vêtements dans les penderies ont presque encore la forme des corps qui les ont portés. Elle arbore, comme toutes les maisons vivantes, les stigmates des occupants, l'usure des pas sur les tapis, les traits de crayon sur les chambranles des portes pour suivre la pousse des petits-enfants, les traces de brûlures sur les tables de bois. Et puis les travers aussi, les choses inutiles dans tous les tiroirs, les étagères trop pleines, les petits souvenirs qui s'entassent en prenant la poussière. Tout ce que nous trimballons dans nos vies, tout ce qui nous encombre et nous rassure à la fois.
Je cherche la casserole qu'il me faut pour cuire mes patates, je n'ai pas trouvé d'épluche-légumes comme celui dont je me sers d'habitude, je fouille précautionneusement pour dénicher un plat à four de taille convenable dans le placard riquiqui où tout est casé en piles inquiétantes à mes yeux. J'ai peur de casser quelque chose, de briser un souvenir inestimable, même s'il ne s'agit que d'un coquillage glané sur une plage qui en regorge.
Je ne me suis pas encore posée, je le vois bien. J'essaie d'établir de nouveaux rituels, je pose mon ordinateur sur la petite table devant la fenêtre, puis le déménage dans le bureau, puis reviens dans la véranda. J'essaie le canapé du salon noir et blanc, il est près du poêle, il fera bon y lire cet hiver. Le fauteuil avec son repose-pieds ne sera pas mal non plus, tiens ! Mais où vais-je prendre mes repas quand il fera trop froid dans la véranda ? Sur la petite table de la cuisine ? Peut-être...
Je renifle le territoire en essayant de m'y intégrer sans le bousculer.
Je pense que j'ai de la chance, que je suis bien installée dans une maison pleine de livres, de DVD et de tableaux aux murs, une maison qui a une histoire à me raconter, je la laisse venir à moi.
Il pleut fort, désormais. Brusquement, je pense à Jaro, qui est toujours dans sa caravane qui fuit à Calastren, et qui ne doit pas pouvoir dormir ce soir. Je lui ai dégoté une place en logement d'urgence, un petit studio en ville, mais il ne l'aura pas avant un bon mois. Je me sens coupable, tout en sachant que c'est un sentiment parfaitement stérile qui ne change pas la donne, ni la mienne, ni la sienne.
Côte en dedans, côte en dehors. La frontière est ténue.

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