Un peu d'introspection, ça vous dit ?

Partir m'a été facile. Cela a toujours été facile pour moi. J'ai fait du nomadisme, géographique ou professionnel, une de mes spécialités, que j'ai peaufinée au fil du temps et des kilomètres. Cela faisait trop longtemps que je n'avais pas mis les voiles, l'Île m'a fait de l’œil, et je n'ai pas pu résister. La fuite est mon péché mignon. Je me suis sentie comme une adolescente qui quitte pour la première fois le toit familial, les ailes encore malhabiles mais prêtes à se déployer...enfin, se redéployer en ce qui me concerne, car j'ai depuis un bon moment dépassé l'âge des boutons d'acné et des crises de furie de l'âge bête. Quoi que.
Bref, la perspective de traverser la France en diagonale pour une destination exotique m'emplissait les yeux de licornes à paillettes, la découverte d'un nouveau cadre de vie, de travail, d'amitiés me tournait le bourrichon, et je ne me sentais ni coupable, ni inquiète.

Je vois dans le regard interloqué des autres qu'ils ne comprennent pas. Oh, personne ne dit rien à haute voix - les gens sont globalement discrets -  mais ce n'est pas nécessaire, c'est écrit sur leur front : Elle a 56 balais, elle vient de l'autre bout de l'hexagone pour un petit contrat de 6 mois, avec tout son barda dans son camion comme une routarde hors d'âge... Elle doit être dans une de ces galères  !  Ou bien elle n'a rien ni personne qui la retienne. Pas facile pour les femmes mûres de retrouver quelqu'un, hein... C'est triste quand même (humpf, soupir entendu).

La plupart des gens ont du mal à imaginer de mettre un doigt de pied hors du cadre. Imaginer de. Sortir, pour voir. Passer, pour goûter. Changer, sans savoir si. Quitter, pour essayer. Se lancer, sans respirer.
Il leur faut toujours une mauvaise raison pour ne pas oser. Et toujours une pire pour spéculer.

Eh bien non. Je ne suis pas celle-là, mauvaise pioche.
J'ai une vie là d'où je viens. Une vraie. Avec des amis, des copains, des proches ou plus lointains. Joanne qui sait vous serrer dans les bras mieux que personne. Natacha, ma presque-soeur, ma plus-qu'amie. Bruno, mon mari-toujours-même si... (cherchez pas, ce serait trop long à expliquer). Et puis Caro, Véro, Marie-Ange, Fabio, Marie, Philippe, Arielle, les copains du café associatif foutraque et génial, et tous les autres, tous plein d'autres qui débordent de partout. J'ai une existence pleine et riche, avec le petit caoua du samedi matin au marché où on rencontre toute la vallée. Avec la neige qui tombe lentement en hiver. Avec les journées dans une maison d'alpage secrète. Avec les manifs, les soirées à refaire le monde, les jours gris et les jours bleus.
Et avec un amoureux.  Pas un amoureux en carton, non, un vrai avec qui je vis depuis plus de dix ans, qui me supporte et qui me pardonne, qui me fait rire, m'écoute déblatérer, ou parfois ne m'écoute pas, qui me rend la vie simple et se serre contre moi la nuit avec ses pieds glacés.  Un amoureux qui m'a laissée partir comme un ouvre les doigts pour laisser s'envoler un oiseau, parce que c'est le propre de l'oiseau, même si on voudrait encore profiter de sa douceur duveteuse.

Mais cette fois, je reviendrai. Parce que je suis en train d'apprendre qu'il y a un arbre où j'ai besoin de me poser. Même si ce n'est pas le plus majestueux, ni le plus haut, ni le plus verdoyant, j'ai un arbre à moi. C'est une essence rare, unique, même. Il est à l'intérieur de moi, balance ses branches par mes doigts, respire par ma bouche et s'enfonce dans la terre chaude par mes pieds. Il est enraciné dans ma vie, qu'elle soit vagabonde ou immobile. Tous, autour de moi, éparpillés dans le temps et sur la carte du monde, tous l'ont nourri et choyé, parfois sans même le faire exprès.

Mon jardinier personnel arrive demain. Je n'avais pas compris à quel point son amour me faisait grandir, il fallait qu'il me manque.

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