De profundis.

 

La semaine dernière, Cynthia est entrée au chantier. Une jolie jeune femme d'une trentaine d'années, vive comme une chevrette, curieuse de tout, souriante, extravertie, et pleine de contradictions explosives. C'est une artiste. Elle dessine et peint avec beaucoup de talent, elle aime le monde du spectacle dans lequel elle a pas mal traîné ses guêtres, elle joue de la guitare et ne s'endort pas avant trois heures du matin. Elle veut devenir garde du littoral, ou agent d'artiste de jazz, voire galeriste, pourquoi pas. Elle change d'avis tous les deux jours, et s'enthousiasme comme s'enflamme une allumette. Elle a besoin de ces fameuses paillettes dans sa vie, mais pour le moment, elle a plutôt tendance à se cogner de partout aux portes de la triste réalité.
Elle est aussi mère de deux enfants, de 6 et 9 ans, qui sont sur le continent avec leur père, et qu'elle récupère un week-end sur deux et pendant les vacances. Ils sont tombés d'accord sur ce mode de garde le temps qu'elle s'installe à Belle-Ile, trouve sa voie, un boulot stable, et tout le toutim. Non, ils n'ont rien convenu devant un juge, ce n'est pas la peine, t
out va très bien avec le papa qui est et restera toujours son meilleur ami. C'est ce qu'elle me serine depuis notre première rencontre.

Et puis la semaine dernière, nous avons organisé une formation "Image de soi, communication professionnelle ", animée par une psychologue dont la calme bienveillance a ouvert des portes jusqu'ici barricadées.
J'en suis encore stupéfaite.
Florent, notre baril de poudre toujours prêt à exploser a parlé de son enfance, du dénigrement permanent de la part de son père (un sacré ivrogne à présent décédé) et, par mimétisme, de toute la famille, cette famille tuyau-de-poële à laquelle il est tellement attaché qu'on l'en croirait prisonnier. Il a écrit au tableau ce qu'il lui faudrait pour sortir de ce tourbillon mortifère de colère et de refus dans lequel il s'enferme : La confiense, l'atension, que quelc'un croiye en lui. Personne n'a ri, pas même fait mine.
Puis Cynthia a parlé du suicide de son père, de sa mère toxique qui l'appelle en pleine nuit pour lui parler exclusivement de sa fantastique sœur aînée, du père de ses enfants qui est toujours merveilleux, mais qui prend les enfants à Noël pour qu'ils passent les fêtes dans une vraie famille, la sienne donc, avec sa nouvelle compagne aussi sérieuse et carrée que lui. Cynthia n'aura pas les moyens de leur offrir un Noël aussi somptueux que celui qu'ils auront avec papa. La famille de papa couvrira les enfants de cadeaux, les emmènera à Disneyland, soulagés qu'ils sont de s'être enfin débarrassés de cette belle-fille fofolle et ingérable. Il s'agit que les petits aient de bons exemples sous les yeux.
Jaro s'agitait et s'énervait : "Mais c'est pas l'arrgent, l'imporrtant ! C'est l'amourr que tu leur donnes. Et aprrrès, ils serront assez grrands pour voirrr tout ce que tu fais pourrr eux, tu verrras !"
On a beaucoup ri, bu de café et il a fallu faire plusieurs pauses-cigarette.

Le lendemain, Florent m'a raconté, presque gêné, qu'il avait essayé le "truc de la psy", tu vois ? Oui, je voyais bien. Elle nous avait fait terminer la journée sur une application de cohérence cardiaque à charger sur le smartphone. "Ben ça marche, me dit-il, j'ai dormi comme un bébé !"
L'imaginer devant son téléphone, avec ses deux énormes chiens (des staffs, genre molosses pour gamin en mal de reconnaissance) sur le lit, en train d'inspirer et expirer lentement au son d'une musique de relaxation m'a laissée interdite.
Cynthia n'est pas venue à notre rendez-vous hebdomadaire. Elle m'a appelée pour s'excuser, la fatigue de la première semaine de boulot, tu comprends. Mmm-mmm, ai-je répondu. Nous savons bien l'une comme l'autre qu'il faudra revenir sur tout ça, mais c'était bien trop dur dès le lendemain. J'ai inventé une excuse pour expliquer son absence.

Hier, j'ai passé la journée en mer sur le petit voilier d'Hervé, collègue en passe de devenir un vrai copain. La main sur la barre, les yeux sur les voiles et les points de repère à l'horizon que me donnait mon capitaine d'un jour, j'ai laissé couler la journée dans le vent et la lumière métallique d'un ciel navigant entre nuages et fulgurances ensoleillées. Nous avons bu du café à la cafetière italienne, mangé du préfou plein de beurre et des carrés de chocolat, et nous avons fait passer le tout avec du vin rouge d'un cubi quelconque. Je surveillais la profondeur de la mer sous le bateau, affichée sur l'écran du sonar devant moi. Vingt-trois mètres au large de Houat, neuf mètres en approche de Palais, je songeais à ces abîmes au fond de nos cœurs qu'aucun sonar ne mesure jamais.
En pensant à Cynthia et Florent, j'ai essayé d'y laisser couler quelques méchants cailloux logés dans mes poches qui, moi aussi, m'empêchent parfois de carguer les voiles et de prendre le vent.
Et en prime, j'ai installé le "truc de la psy" sur mon téléphone.

Commentaires

  1. C'est vraiment très très beau! Ce texte, cette émotion sur le boulot, cette simplicité pour dire la profondeur des émotions te ressemble totalement. Merci encore une fois! Bises Nathalie

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    1. Merci Nathalie ! Le partage de l'émotion, c'est mon but, et je suis contente de l'avoir atteint !

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