Des trous dans le vent
C'est la saison des arcs-en-ciel, il faut avoir des yeux partout. Par la baie vitrée de la véranda, outre le joli morio qui butine les dernières fleurs, je ne vois qu'un ciel bleu assez quelconque. Trompeur.
L'indice, c'est le vent. Ça secoue dans les branches, une mouette passe d'ouest en est en mode missile, le velux sifflote à l'étage du haut, il faut entendre les voix des éléments qui s'agitent. Il est facile de se laisser tromper. Je monte dans la chambre, je jette un œil de l'autre côté de la maison et...bonne pioche : il y a un arc-en-ciel. Dans trois minutes, la pluie, violente comme une mini-mousson, va s'abattre en énormes gouttes assourdissantes. Quand on est dehors en vélo, on s'arrête en hâte, on se précipite sur son poncho imperméable dans le sac à dos et, le temps de le sortir du sac, de le déplier, de l'enfiler avec la capuche à l'envers, de le remettre à l'endroit, c'est fini. Le soleil revient, goguenard.
Samedi dernier, j'ai joué à la touriste de base, pour ma première tempête. Je voulais sentir "comment ça fait". Cent-sept kilomètres-heure à la pointe du Talut. Pas la tempête du siècle, donc, mais une puissance que je n'avais jamais goûtée et que j'avais hâte de rencontrer.
Le vent, donc. Un vent que je ne connaissais pas,
rien à voir avec le vent coupant de la montagne qui vous cisaille les
oreilles et vous congèle le bout du nez. Un gros vent bien ventru, sûr
de sa force de géant.Ce n'est pas un vent régulier, il arrive en rafales qui rendent la démarche zigzagante, ivrognesque. Ça vous bouscule, ça vous secoue, ça vous jette des flocons d'écume à la figure, ça vous emperle le visage d'embruns salés, ça vous bloque dans votre progression comme un mur d'air solide pour vous lâcher sans filet à la seconde suivante. Et avec ça, un fracas grondant et mélodieux à la fois. Les vagues qui craquent sur les falaises, les paquets d'eau qui jaillissent et se contredisent, les bourrasques qui couinent, sifflent, grommellent, rugissent, tout un cirque âpre et tonitruant de sons, d'odeurs, et de souffle coupé. Un régal terrifiant, l'haleine du monde, qui renvoie nos respirations humaines à leur insignifiance.
Le lendemain, soleil pépère, comme si de rien n'était. Ou presque. La tempête battait encore de la queue comme un chat énervé. Les vagues venaient frapper les rocher et s’évanouissaient en gerbes d'écume irisée, les moutons galopaient dans leur pré bleu, et le vent, s'il s'était un peu calmé, continuait de coucher les herbes rases du littoral.
J'étais à Sauzon, cette fois, à la pointe nord de l'île. Trop de monde pour que j'aille voir le bout de la côte au phare des Poulains, c'était la promenade du dimanche. Je suis donc partie par le sentier côtier, vers l'ouest, gardant la mer à ma gauche. Le vent me saoulait insidieusement, il sentait bon la vague, je le respirais comme j'aurais humé une odeur d'enfance.
Et là, je suis tombée sur un papy, la capuche en vrac, légèrement vacillant, qui scrutait intensément le sol en marchant, un club de golf à la main. Car oui, sur cette côte (classée Natura 2000, tout de même !), il y a un golf. Et sur ce golf, LE trou numéro deux, au bout d'un promontoire étroit qui se jette à pic dans la mer.
Évidemment, ce trou est le clou du parcours, mais aussi le lieu où le plus grand nombre de balles disparaissent corps et bien dans le grand bleu.
Papy cherchait donc sa balle. Il me confia qu'il n'espérait pas atteindre le fameux trou numéro deux, et qu'il ne l'approchait pas d'habitude. Mais là, le vent avait trimballé sa balle hors de la trajectoire prévue, et il était bien embêté, car les balles de golf, c'est cher.
"Mais pourquoi faire un parcours de golf en évitant un trou ? lui demandai-je, un peu interloquée.
- Parce que, même pour un bon joueur, il est très difficile à atteindre, et ça me ferait trop mal au cœur d'envoyer une balle dans la mer. Il y en a suffisamment comme ça !
Il me raconta qu'en été, des autochtones patrouillaient sur la côte, trente mètres plus bas, et ramassaient les balles tombées à l'eau pour les revendre ensuite...aux golfeurs qui les avaient perdues. Le comble.
Quant à moi, je lui retrouvai et lui rendis gratuitement sa balle enfoncée comme un obus dans la terre molle, et il me remercia.
J'allai jusqu'au bout du promontoire, et je jetai un coup d’œil précautionneux vers le pied des rochers battus par les vagues. Des balles de golf. Jetées à la mer. Écrabouillées contre les falaises aiguës, pulvérisées dans l'océan, mangées par les poissons et les goélands. J'ai pensé que les tempêtes n'étaient pas encore assez fortes, et qu'il serait temps que la Terre se secoue une bonne fois pour se débarrasser de nous, minables puces imbéciles capables à la fois de se pâmer devant le spectacle éblouissant de la nature, tout en la détruisant sans ciller pour nos égoïstes loisirs ou par simple indifférence.
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