Gratuit mais pas sans valeur.

Il a fait gris tout la journée.
J'ai fait un saut ce matin à la "Zone de gratuité" organisée à la salle Arletty, où j'ai retrouvé quelques collègues qui font des heures sup dans la bonne humeur. Ici, on donne, et on prend, c'est tout. D'une simplicité absolue, rafraîchissante en cette période plutôt pénible. "On ne paie rien, vraiment ?" me demande une dame. Non, vraiment. Ni les livres (forcément j'en ai trouvé un à embarquer !), ni les vêtements (une écharpe, une chemise et des guêtres d'équitation pour moi), ni les boutures de plantes, ni la vaisselle, les écrans d'ordinateur, rien. A se demander pourquoi on paie le reste du temps. J'aime penser que c'était le week-end du Black Friday.

A midi, j'ai rejoint mes musicos au Kervi, je me suis fait mal aux doigts sur la guitare folk, et j'ai bien aimé ça aussi. Il y avait un nouveau, un joueur d'harmonicas - oui, au pluriel, les harmonicas !- qui doit bien avoir quatre-vingt balais, des dents tout à fait fausses, et une énergie folle à partager joyeusement. Un client nous a offert les boissons, un bel homme aux yeux clairs, professeur d'université fraîchement retraité, que j'ai croisé plusieurs fois cet été dans Palais ou sur le marché de Bangor. La première fois que je l'ai vu, c'était sur une terrasse riquiqui sur les quais où les tables étaient serrées au mépris de toute distance sanitairement correcte, et j'avais sans vergogne écouté sa conversation avec l'amie qui l'accompagnait, ce que je fais souvent en terrasse, notant tout ce qui se dit sur mon carnet noir en bonne voleuse de mots. Cet homme me rappelle furieusement le premier amour de mes dix-sept ans. Aujourd'hui, nous nous sommes souri, comme ceux qui se reconnaissent sans savoir d'où, et j'ai pensé qu'il faudrait peut-être que je lui parle d'Emmanuel un jour, au hasard d'une autre terrasse de café, juste comme ça, parce qu'il y a des souvenirs qui sont justes à raconter. Mais peut-être ne nous recroiserons-nous jamais, ce n'est pas grave.
Ensuite, je suis retournée à la Zone de gratuité pour aider les copines, et nous avons fait les folles en essayant des fringues toutes plus improbables les unes que les autres. Elles m'ont offert une part de tarte au gorgonzola délicieuse et un café abominable.

Enfin, je suis rentrée à la maison pour allumer le poêle, très docile aujourd'hui, et étendre le linge. Puis j'ai lu un bon moment, enveloppée d'une couverture à chevrons, dans le fauteuil vert sous la lampe. J'ai lu "Changer : Méthode" de Edouard Louis, un livre d'une terrible acuité, avec cette phrase que j'aurais pu, que je pourrais toujours écrire :"Est-ce que je suis condamné à toujours espérer une autre vie ?"

Ces mots m'ont fait penser à "mes" jeunes de la Mission Locale. A l'un d'entre eux en particulier, comme un archétype de beaucoup d'autres.
Colas, dix-huit ans, qui a quitté le lycée l'an dernier, incapable qu'il était de rentrer dans les cases trop carrées de l'Education Nationale. Cette année, il passe son bac en candidat libre, parce que c'est ce que tout le monde attend de lui. Sa mère, en premier lieu, son oncle qu'il adule, sa sœur qui a raté ses études. Il n'a pas d'autre horizon que ce foutu diplôme, comme un mur de flammes à traverser, une épreuve initiatique qui lui permettrait, une fois dépassée, de savoir ce qu'il veut faire du reste de sa vie.
De toutes part, on le presse pour qu'il fasse. Du sport, des balades, des révisions, des trucs utiles et raisonnables. Pour qu'il pense à son avenir.
Il encaisse la pression familiale, il se persuade qu'il y répond, mais tout en lui dit non, ce qu'il ne formule pas, ce qu'il ne me dit pas, ce que je ne peux pas lui dire que j'entends.

Car au fond, il ne veut rien, Colas, rien de spécial. Il voudrait juste être avec ses potes assis sur un banc, rigoler bêtement de trucs d'ados, zoner, jouer aux jeux vidéo, zoner encore, passer du temps à ne rien faire sans se poser de questions.

C'est en gros ce que j'ai fait aujourd'hui, et avec bonheur : Être avec des copains, rigoler, bouquiner, boire un coup, jouer de la musique. Rien d'utile. Rien de meilleur. Des moments gratuits, remplis de pas grand-chose et immensément pleins. Qu'espérer de plus, qu'espérer de mieux dans ce monde qui s'écroule sous la haine, la misère, la mort d'enfants dans des mers glaciales, la violence des puissants et la résignation des autres ?
Moi aussi j'ai toujours espéré une autre vie. La réalité n'a jamais pu rivaliser avec mon imagination, et elle ne le pourra jamais. Je m'y suis faite, plus ou moins. Mais à présent, je sais qu'il n'y a pas mieux que d'être, bien plus que de faire. Que tout moment de joie simple est bon à prendre, et que le sens de la vie n'est pas celui qu'on voudrait nous vendre de force plus que de gré.

Je sais ce qu'on attend de moi quand je reçois tous ces jeunes dans mon bureau de conseillère Mission Locale. Mais je ne peux pas leur faire avaler ce qui m'étouffe moi-même.

Alors, que dire à Colas ?

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Tant de ciel

Pause terrienne

L'Océan console de tout