Le bagad du Kervi

 

Je me suis levée très tard ce matin. A vrai dire, c'est le téléphone qui m'a réveillée à onze heures. Pas moyen de me préparer un thé en causant avec Cécile au téléphone - il n'y a pas un poil de réseau dans la cuisine ! - je suis donc partie ventre vide et ventre à terre au marché de Bangor pour faire les quelques achats qui me manquaient. Pas moyen non plus de boire un macchiato à Bangor, mon bar de prédilection était fermé et l'autre plein comme un jour de marché où il n'y a qu'un seul bar ouvert dans le bled. J'ai bien essayé de traîner autour de la terrasse le temps qu'une place se libère, mais chaque chaise faisait déjà l'objet d'une surveillance appuyée de la part de putatifs clients, en mal, comme moi, de leur dose de caféine matinale. J'ai donc renoncé et j'ai filé à Kervila(h)ouen(*). Au Kervi, il y a une épicerie où l'on peut acheter LE fameux gâteau breton saturé de beurre fait maison, et un café dont la terrasse ensoleillée a diminué des deux tiers depuis la fin de la saison. Je comptais juste prendre un café et rentrer me faire un genre de brunch pour combler le vide de mon estomac.

Et puis les musiciens sont arrivés. Je les avais déjà vus cet été, au hasard d'une balade un dimanche à l'heure du déjeuner, mais j'avais pensé qu'il s'agissait une animation saisonnière à destination des touristes. J'avais aimé leur grande tablée joyeuse, leur évidente complicité, les bières et les jus de tomate posés devant eux, leurs rires quand l'un d'entre eux couaquait.

En fait, c'est une bande de copains qui se réunit au Kervi tous les dimanches, le patron étant l'un d'entre eux. On sent leur habitude de jouer ensemble depuis très longtemps. "Depuis toujours !" me dit le mari d'une des accordéonistes. Ils ont entre cinquante-cinq et soixante-quinze ans au bas mot, on sent que c'est un groupe soudé, que quelques un sont partis, morts peut-être, que d'autres sont arrivés sans pour autant boucher les trous qu'avaient laissés les absents, mais qu'à eux tous, ils ont tissé et retissé leurs partitions de vie et de musique.
Aujourd'hui, ils sont quatre accordéons diatoniques, dont une petite dame âgée avec un improbable bonnet à pompon sur la tête. Elle zézaye un peu, rit en se perdant dans ses partitions, et quand elle enlève son bonnet, apparaît un crâne rendu vierge par la chimiothérapie. Elle me sourit : "J'ai trop chaud là-dessous !". Il y a aussi un gros monsieur à la tête de phoque sous son énorme moustache blanche tombante, qui joue du banjo et de la guitare, ses doigts tremblent un peu sur le manche de son instrument.
Ils arrivent les uns après les autres, s'embrassent - oui, s'embrassent, quelle merveilleuse transgression ! - , papotent de tout et n'importe quoi en s'accordant mine de rien. S'installe un joueur de bandonéon tout maigre et mal rasé qui sort apparemment d'une mauvaise passe de santé d'après les commentaires des autres qui lui trouvent meilleure mine. Un couple de violonistes vient les rejoindre, une belle femme aux cheveux gris avec des Kickers colorées aux pieds et son compagnon, dont je comprends au premier coup d'archet qu'il n'est pas un simple musicien amateur. En dernier débarque un bel homme au physique buriné de pêcheur, les cheveux noués en catogan, qui se met à jouer de tout ce dans quoi on peut souffler, de la flûte irlandaise au biniou kozh en passant par une magnifique bombarde de bois clair.

Ils jouent des airs traditionnels bretons, de ces mélodies simples et répétitives, faciles à mémoriser du temps où on n'avait pas d'appareil pour emprisonner les sons. Ces mélodies qui rythmaient les danses du dimanche dans les villages, et que tout le monde pouvait reprendre. Comme je le fais sans même m'en rendre compte. Je fais "lalala" parce que je ne connais pas les paroles, je ferme les yeux, je trouve la tierce ou la quinte sans efforts, je m'enroule dans la musique comme dans un gros plaid chaud, j'ai oublié que je n'avais pas petit-déjeuné et que je suis en train de sauter allègrement le déjeuner.
Tandis que les autres jouent toujours, la petite dame au bonnet à pompon se lève pour aller payer les consommations, et en revenant, prend la main de son vieux mari et l'entraîne dans une gavotte. Le mari attrape ma main et me montre les pas lents et faciles. Bientôt nous sommes une dizaine à danser tranquillement, nous tenant par la main en une ronde fraternelle qui me transporte.

Je n'ai pas pris de photos, pas de vidéo, cela m'aurait semblé trop intrusif. J'ai quand même enregistré en audio un petit bout de morceau, de musique et de soleil d'hiver, que je vous mets en lien ci-dessous. 

Les amis musiciens du Kervi

 J'espère que vous pourrez l'écouter et que vous sentirez, comme moi, le bonheur simple de cet instant.

J'y retournerai dimanche prochain, c'est sûr.

 

  *Le H est en option selon les cartes et les panneaux.


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