Winter is coming.
Marnage : Différence de niveau entre la marée haute et la marée basse d'une marée.
C'est la fin des vacances de Toussaint. L'île se vide à nouveau, comme descend la vague des grandes marées du week-end. Les maisons se ferment, les voitures de locations rentrent au garage, les vélos et scooters électriques de l'année sont à vendre. Cette fois, on rentre dans le dur de l'hiver, la saison vraiment morte.
Ici, les commerçant ferment pour partir en vacances, les bars font leur soirée de fin de saison, tandis que chez moi ils font leur stock pour l'hiver. Dans un mois et demi, la marée haute sera pour la montagne, les pistes de ski, les tartiflettes et les fondues savoyardes.
Marnage.
Je vis plus de bas que de hauts en ce moment. Sans doute cette lassitude de mi-parcours que connaissent bien tous les coureurs de fond. La solitude me pèse, les trois mois qui restent me semblent bien plus longs que les trois mois passés. Je guette sur Facebook les publications de l'automne en Ubaye, les mélèzes aux aiguilles d'or, les vallons gorgés de couleurs, le ciel d'un bleu métallique sur les premiers sommets enneigés.
Ici, il semble ne pas y avoir d'automne. Sans doute est-ce dû aux essences d'arbres présentes sur l'île, mais je ne vois pas de bosquets flamboyants ni de bois aux reflets d'ambre comme j'en ai l'habitude. Il ne fait pas vraiment froid non plus. Quand je regarde par la fenêtre le matin et que je vois le ciel clair sans nuages, tout en moi, mon corps et ma raison, tout me dit qu'il doit faire froid. En novembre en Ubaye, plus il fait clair, plus on a de chances d'avoir les pieds dans le givre en sortant dans le jardin. Eh bien là, non. La nuit n'a posé qu'une lourde rosée, qui s'évapore en brumes au ras du sol dans les prés quand le soleil se lève. Je me sens solitaire en pays étranger.
Marnage.
Sur le chantier, les marées s'enchaînent également. Cynthia a eu ses enfants pendant toutes les vacances et elle en est ressortie essorée. Elle ne parle plus de les faire venir l'an prochain, après tout ils iront à l'école tout près de chez leur père, qui vient d'acheter une maison sur le continent, ils auront tout ce qu'il leur faut. Elle a déjà peur de ce qui adviendra après les six mois de chantier, parle déjà de renouvellement, et n'arrive plus à se projeter au-delà de cette échéance.
Florent, lui, est en pleine ascension. Il s'est inscrit pour passer son épreuve de code, il est confiant. Il a même pris rendez-vous chez le dentiste, ce à quoi je ne croyais plus. J'ai promis qu'on ouvrirait une bouteille avec des bulles quand il pourra me sourire de toutes ses dents.
Jaro va enfin emménager dans son studio en ville. Pour Noël, il pourra faire un sapin avec ses enfants et il va pouvoir dormir au sec pour la première fois depuis deux ans.
Samuel n'a pas le moral. Depuis la mort d'Erwan cet été, il a enchaîné les blessures, chute en moto, entorse du genou. Erwan était son meilleur ami et le contrecoup est rude. Il pourrait trouver du boulot demain, le Sam, mais je sens que sortir du chantier est une angoisse pour lui aussi. Il ne veut plus de patron sur le dos, plus de CDI qui enferme, plus d'ordres imbéciles, en fait il ne veut plus de ce monde d'après qu'il avait rêvé meilleur au sortir du confinement l'an dernier. Je le comprends.
Marnage.
Et pour finir, il y a les jeunes de la mission locale. Là, c'est carrément marée basse. Ils me brisent le cœur et me rendent folle, alternativement. Ce qui m'effraye le plus, c'est que, pour la plupart, ils ne veulent rien, n'ont pas de rêves ni de désirs. "Je ne sais pas" est leur phrase favorite. Et non, ils ne savent pas. Pas quoi faire, pas quoi devenir, pas quoi rêver. Ils n'imaginent rien de leur futur, c'est un grand écran noir posé au milieu du vide intersidéral. Ils n'ont même pas de révolte. Cela me révolte. Et pendant ce temps là, la Mission Locale me demande combien j'ai "fait" de Garantie Jeunes, combien j'ai prescrit de formation Prépa Projet, combien de formations et combien de contrats PACEA. Je n'ai rien "fait". L'énormité du gouffre entre les pompeux programmes gouvernementaux et la réalité de ces gamins en plein marécage me scie les pattes. Je voudrais juste leur donner un peu l'envie de rêver, je ne dis même pas de se projeter, non, juste de rêver et que ce rêve les fasse sourire.
Marnage.
Même de loin, j'ai envie de t'envoyer les couleurs chatoyantes de notre automne aveyronnais et te serrer dans mes bras pour t'envoyer plein d'énergie.
RépondreSupprimerMerci ! Oui' l'énergie, je l'ai reçue ! ❤️
Supprimer