Libération
J'ai eu beaucoup du mal à m'extraire du lit quand le réveil a sonné à 6h30. Il faut dire que j'ai passé une nuit très très moyenne, entre une poussé de fièvre suante et tremblante probablement due au vaccin de mardi, et une opération "fenêtres ouvertes" à 3h du matin, quand ce satané vent a tourné et qu'une épaisse fumée est montée jusqu’à la chambre, où je je me suis retrouvée dans le brouillard.
Mais pas moyen de me faire porter pâle, j'avais un bateau à 7h45 pour emmener Max se faire enlever son bracelet électronique.
J'aurais tout fait, pendant ces six mois, les dossiers d'aide au logement, les batailles avec la Sécu, les négociations avec les Impôts, les dossiers de complémentaire santé solidaire, et maintenant, l'administration pénitentiaire. Chaque jour, je me fais la réflexion qu'on vit dans un monde de fous, et cette incursion dans le monde de la justice n'est pas de nature à me faire changer d'avis.
Max était en cabane pour une connerie. Positif au THC lors d'un contrôle routier, il ne s'est pas présenté au tribunal et par conséquent, les absents ayant toujours tort, il s'en est pris pour six mois. OK. A mon avis, quelques semaines de travaux d'intérêt général auraient aussi bien fait l'affaire, mais bon. Le cocasse kafkaïen commence après.
Le très sympathique conseiller Pôle Emploi qui fait les permanences en prison m'avait envoyé Max lors d'une de ses permissions, sachant que le boulot sur Belle-Ile à cette période ne court pas les quais. Il a donc bénéficié d'une libération anticipée de quinze jours, avec la promesse d'embauche au chantier, ce qui lui sauvait bien la peau, car il se retrouvait dehors sans un sou vaillant, sans trop savoir où crécher, même si un pote un rien alcoolo avait proposé de l'héberger temporairement.
Je ne sais pas qui a eu l'idée géniale de lui coller un bracelet électronique pour quinze jours. Oui, quinze jours, le temps qu'il lui restait à effectuer. Un rien mesquin, à mon sens.
Pour enlever le bracelet, l’administration t'envoie une convocation. Quand tu es quasi-SDF, la convocation a toutes les chances de tomber dans une boîte aux lettres abandonnée. Du coup, l'administration te téléphone, mais quand tu n'as pas payé ton téléphone depuis six mois, en général, tu n'as plus de ligne.
Bref, quand Max a commencé au chantier mi-novembre, cela faisait déjà trois semaines qu'il aurait dû "rendre le matériel", selon l'expression consacrée par l'administration pénitentiaire, mais il ne savait foutre pas comment. J'ai donc appelé le SPIP* pour connaître la procédure. La gentille dame qui le suivait pendant sa détention m'a dit qu'il fallait qu'il aille à la prison se faire enlever le truc, et qu'on lui donnerait ce faisant sa levée d'écrou- le document que toutes les administrations exigent pour remettre en route leurs dossiers - et qu'on lui rendrait également les quelques cinq cent euros qu'il avait en rentrant au centre pénitentiaire.
Pour aller à la prison, depuis Belle-Ile, il faut prendre le bateau, puis un bus jusqu'à Auray, puis le train jusqu'à Lorient, puis un autre bus. Arrivé sur place, on lui dit que non, ce n'est pas là qu'il peut rendre le matériel, désolés, mais non. On va lui envoyer ses sous par virement sous quinze jours - argh - et la levée d'écrou ? Ben non, ce n'est pas ici non plus, il faut qu'il aille à Lorient, dans un autre service que celui de la gentille dame du SPIP.
Il a donc fait demi-tour, repris son bus, son train et... est arrivé sur place à l'heure de la fermeture. Non, monsieur, on ne peut pas vous recevoir, revenez un autre jour.
Quand il m'a raconté tout ça en riant un peu jaune, j'ai à nouveau téléphoné ou SPIP, cette fois au service des bracelets électroniques, où un agent bougon m'a annoncé qu'ils avaient entamé une procédure à l'encontre de Max pour "non-restitution de matériel" et que cela allait lui coûter 500 euros. Évidemment, Max n'a pas ces 500 euros, il n'a d'ailleurs plus un rond, il va aux Restos du cœur pour manger. Il ne touchera son RSA que début décembre, son pécule pré-emprisonnement n'arrivera que dans quinze jours, et comme il a commencé au chantier après que les paies aient été faites, il n'a rien touché pour Novembre, tout sera versé le mois prochain. Il faut donc rendre le bracelet tout de suite pour stopper la procédure.
Eric, l'encadrant du chantier, l’œil pétillant, m'a sorti une grosse pince des profondeurs du camion : "Tu veux que je lui enlève, son bracelet ?"
Non, laisse tomber, je vais l'emmener moi-même rendre ce foutu matériel, le chantier va lui payer le billet de bateau et tiens, même le repas de midi !
Ce fut donc la promenade du jour. C'était sympa, on a beaucoup parlé, Max m'a raconté son enfance en Bourgogne, son métier de cuisinier où il bossait soixante-dix heures par semaine en saison sans congés, et il adore toujours la cuisine, surtout le poisson et les fruits de mer. Il va à la pêche à pied et prépare les ormeaux comme personne. Mais non, il ne veut plus travailler en restauration, c'est trop dur, c'est comme ça qu'il a commencé à fumer autre chose que des cigarettes, qu'il s'est mis à boire et à prendre des cachets, pour tenir. Il cuisinera pour ses amis, il ne veut pas retourner en tôle.
Nous avons mangé chez un minuscule traiteur vietnamien que connaissait Max dans une zone commerciale très moche à Lorient, où la petite vendeuse hors d'âge toute souriante l'a accueilli avec force sautillements de joie et nous a régalés de brochettes de poulet au citron et d'un riz cantonnais à se damner. Nous avons fêté la libération à coup de tasses de thé et de samoussas avant de reprendre le bateau.
C'est un brave mec, ce Max. Et puis il a de la chance. Il a un boulot, avec une chargée d'insertion qui s'occupe du merdier administratif. Il a un toit sur la tête, son ex-compagne lui prête une chambre contre des travaux dans la maison. Il est verni.
Pour beaucoup d'autres, il est bien plus simple en sortant de braquer une boutique ou d'arracher le sac d'une vieille qui sort de la banque que de se débattre avec tout ce foutoir.
Quand nous sommes arrivés à Palais, Eric m'appelait pour me dire que le fils de Jaro était positif au Covid, et que Jaro allait devoir rester confiné avec lui, en espérant qu'il ne soit pas contaminé aussi. Et merde.
*SPIP : Service pénitentiaire d'insertion et de probation
Le quotidien du boulot si bien mis en mots! Le quotidien de la mission locale! Des bises Patricia! Tu me manques sur mes perms à Barcelo!
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