Danser encore
Voilà. On a ajouté un chiffre à un nombre, et on a sauté de 2021 à 2022. Je suis assez hermétique aux périodes de fêtes obligatoires, à vrai dire. Le trente-et-un décembre n'est en rien différent du premier janvier, et la seule réflexion que cela m'inspire est que je vais encore me tromper pendant des semaines en mettant la date sur tous les documents, chèques, fiches de prescriptions et autres tableaux Excel.
Ceci dit, j'ai passé un très bonne soirée de réveillon chez Hervé et Valérie, avec leurs amis, leur chaton branché sur le 220 et un gigot d'agneau de Belle-Ile cuit lentement au four, à se damner. Nous avons ri et bu, joué aux dés, écouté Bernard Lavilliers. C'était un bon moment, sans masque, hors du monde.
Hier, j'avais déjà oublié qu'on était le premier janvier. En me levant fort tard, j'ai entendu l'océan. Ce bruit unique, perceptible depuis la fenêtre de ma chambre, qui me colle in petto un sourire idiot sur le visage. Ce roulement de tonnerre sans nuage, ce grondement presque animal venu du fond des âges, ce souffle amplifié par les falaises noires, c'est le bruit des vagues. Quand je l'entends, je sais qu'elles vont être belles, longues, énormes, vertes, comme illuminées sous leur crête d'écume. Je suis donc allée les voir, je me suis garée au petit parking au-dessus de la plage de Donnant, et je suis descendue sur les rochers, au plus près des rouleaux qui s'écrasent en gerbes blanches. Le brouillard d'eau salée m'a mouillé les cils, le vent m'a irrémédiablement emmêlé les cheveux, j'ai respiré à grandes goulées et j'ai léché le sel sur mes lèvres. Il me semblait urgent de ne pas rater une seule vague.
Ce matin, je suis allée faire un tour au marché de Bangor, j'ai bu mon dernier macchiato à la Veilleuse, la propriétaire part en congés demain et ne reviendra que début février, quand j'aurai moi-même mis les voiles. Tout pareil pour le boucher-charcutier sur la place du marché, lui aussi plie les gaules pour un mois. Un mois, donc, à peine. Dans vingt-cinq jours, je serai sur le bateau.
Ma guitare en bandoulière, je suis allée rejoindre le groupe du Kervi. Il nous reste quatre dimanches. Je décompte beaucoup, en ce moment. Parfois avec bonheur - plus que vingt-cinq jours avant de rouler vers mon jardinier et mes amis de la vallée - et parfois avec angoisse. Plus que vingt-cinq jours pour me saouler d'océan, pour m'abîmer les doigts sur la guitare folk, pour écouter la plainte des mouettes, pour encourager "mes" gars du chantier.
Le soleil a crevé les nuages pendant que nous jouions des andro (les chants du retour), des gavottes, et des chants de marins. Les gens souriaient, musiciens et spectateurs, une jeune femme s'est approchée pour chanter du Fréhel et du Piaf, nous nous sommes tous accordés à sa voix, elle est ensuite retournée s'asseoir, rougissante sous les applaudissements.
Hervé et Valérie, à qui j'avais donné le tuyau des
dimanches au Kervi, sont arrivés avec leurs amis, charmés par le moment,
l'ambiance, la joie communicative. Valérie apprend à jouer de la flûte
irlandaise, elle chante aussi, et Hervé connaît les pas des danses
traditionnelles. Sur une tarentelle, ils se sont levés et ont dansé
comme des mômes sur la terrasse. Ils étaient si beaux, souriants,
joyeux, que les larmes m'en sont presque montées aux yeux. Ma mamie au
bonnet et son homme ont dansé aussi, plus lentement, sur une gavotte que j'aime
particulièrement. Je me sentais pleine de soleil et de bonheur, malgré
mes doigts douloureux sur les cordes métalliques.
Et puis la patronne du Kervi, une jeune femme ronde que l'on voit rarement, est arrivée et s'est approchée des quatre danseurs. Désolée, c'est interdit. Interdit de danser. C'est la loi. Même ici, en plein air, sur une terrasse tout sauf bondée. Même quatre pelés, à l'extérieur, à cinq mètres les uns des autres. Même ici, un dimanche de joie sous le soleil.
Nous avons continué à jouer, mais mon soleil personnel avait pâli. Le bonheur était retombé comme un soufflé tout écrabouillé par l'absurdité.
Oui, bien sûr, elle ne fait qu'appliquer. Nous ne faisons tous qu'appliquer. Nous acceptons. Même de mettre en terre un moment de fraternité et de joie simple. J'ai eu envie de crier, de pleurer, de casser les tables. J'ai eu envie de monter des barricades et de jeter des pierres. J'ai eu envie de brûler des palettes et de courir vers des CRS. Je ne veux pas de ce monde où le plaisir est sous surveillance, où la beauté est encapuchonnée, où les sourires sont étouffés sous des masques, où de joyeux danseurs de tarentelle sont priés d'aller se rasseoir.
Que restera t-il de notre humanité quand nous
ne chanterons plus, que nous ne danserons plus, que nous ne nous
serrerons plus dans les bras pour partager notre chaleur, notre peine ou notre liesse ?
La vie n'est vivable que pleine.
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