Dernière ligne droite

 Ce matin, je me suis gelé les mains en allant à vélo à Bangor. Finaude que je suis, j'ai déjà rangé une partie de mes affaires dans le camion, palmes, serviettes de plage, maillots de bain et... accessoires de vélo, dont les gants. J'ai eu la flemme d'aller fouiller au fond du coffre. Résultat, en arrivant sur la place du marché, j'avais les doigts bleus. Et je me suis souvenue que les deux bars étaient fermés. Soupir.
Oui, j'ai déjà commencé à ranger les choses dont je pensais ne plus avoir besoin. C'est mon côté "prévoyance-stress-panique", le même qui fait que je flippe d'être dépendante d'un bateau aux horaires contraints, d'un rendez-vous Blablacar que j'ai peur de rater, ce traumatisme venant de je ne sais où qui me fait arriver une demi-heure en avance à un rencart et donc préparer mes affaires pour partir une semaine à l'avance. Car dans cinq jours, je serai partie.

Je compte les "dernières fois". Demain, dernier dimanche avec les musiciens du Kervi. Nous irons manger chez Françoise après pour fêter mon départ, j'ouvrirai grand mes esgourdes pour y emmagasiner ces "andros" que j'aime tant, et à la fin de l'après-midi, je rendrai sa guitare à Jacques l'accordéoniste.
Mardi, dernier pot avec les collègues, pour certains devenus des amis. Hervé a entouré sur sa carte IGN l'emplacement de ma maison à Saint-Pons, j'espère que ce coup de crayon les guidera au printemps, lui et Valérie, jusqu'à la chambre d'amis préparée pour eux.
Mardi aussi, dernière visite à mes gars sur le chantier. Jaro m'a offert un miroir kitchissime gravé d'une ânesse avec son petit, qu'il a fait de ses mains pendant qu'il était covido-confiné. Je ne sais foutre pas ce que je vais en faire, mais j'en ai été profondément touchée. Cynthia fignole une aquarelle de la Citadelle pour que je l'emporte dans mes bagages. Je sais qu'elle va pleurer quand nous nous dirons au-revoir. Florent m'a promis de m'envoyer une photo de lui avec ses dents toutes neuves quand il aura fini ses soins. Je lui ai offert une bouteille de prosecco, comme je le lui avais promis quand il a enfin vaincu sa terreur d'aller chez le dentiste.
Katy, la collègue que j'ai remplacée ces six dernier mois, est revenue de son congé maternité, et reprend ses marques. Cela n'a pas été facile pour moi de me glisser dans ses pompes quand je suis arrivée, et je sens que ce n'est pas facile pour elle non plus aujourd'hui de remettre ses pieds dans ces chaussures que j'ai réchauffées pendant six mois, à ma façon. Nos vingt ans d'écart peignent notre pratique professionnelle de couleurs contrastées pas toujours aisées à marier entre elles. Mais je lui fais confiance pour grandir et apprendre à sortir des chemins balisés.

J'espère un dernier coucher de soleil flamboyant d'ici mon départ, pour le moment en vain. Chaque soir, j'évalue la couche de nuages à l'horizon en espérant qu'elle laisse un interstice pour une explosion de rouge et d'or. Je vais jusqu'à Port Coton et j'écoute les vagues bleues qui s'engouffrent dans les anfractuosités des rochers en grondant. Je suis des yeux les ballets des goélands et des craves à bec rouge qui semblent tomber des falaises comme des cailloux de plumes. Je respire le vent froid au goût de sel à pleins poumons.
Sur la carte, je contemple tous ces micro-villages aux noms exotiques que je n'ai pas traversés : Marta, Kersantel, Borhuédet, Kerdalidec, Borménahic... et tous les coins de côte que je n'ai pas explorés : Port Lezonet, Beg Manu, Yeyew, Port Lost-Kah.
J'aurais aimé voir les landes en fleurs au printemps, les genêts explosant de soleil, la bruyère vagabonde et les murs de rhododendrons au bord du sentier côtier.
Mais c'est la mer, qui, plus que tout, va me manquer. Cet océan parfois doux et lisse comme un miroir, parfois moutonnant, parfois gris fer avec des reflets bleu. Sa voix qui m'interpelle par-delà les dunes de Donnant, ses ondulations, sa respiration infinie venue de profondeurs inaccessibles. L'Océan qui se dilate et se comprime, son goût, son odeur, son souffle rond, ses colères vertes. L'Océan dont le mouvement perpétuel fait écho à tout ce qui bouge, grouille, murmure ou explose dans mon petit cœur d'humaine toujours respectueusement époustouflée face à lui.

Je partirai avec peine, tant j'ai appris ces six derniers mois sur cette île contrastée. Cette parenthèse m'aura confortée dans ma décision de quitter le monde de l'insertion déshumanisé par les énarques et les statisticiens aveugles. Ces six mois m'auront confirmé que j'étais capable d'être ici, moi-même toute seule, et de m'y faire une place même loin de mes attaches rassurantes. Ils m'ont donné le temps de souffrir de la solitude, de me réjouir des nouveaux liens créés, de me languir des liens plus anciens.

Et je partirai avec joie, tant il me tarde de retrouver les ruisseaux glacés et les vallons enneigés. De revoir mes écureuils gourmands, les traces des pattes de renard au matin et mon jardinier amoureux des orchidées de montagne.


 

Commentaires

  1. toujours aussi bien écrit. Le talent de la plume et de ta belle âme!

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  2. Je finis par prendre le temps de te lire, je te lis dans la dernière ligne droite mais je te lirai encore même quand tu seras proche de moi, dans la neige, la glace et le froid

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    1. Merci, Rémi ! Bientôt le retour aux froidures ubayennes... et d'autres combats à mener !

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  3. Super comme toujours ! Et puisque l iode ne t a pas fait oublier les montagnes et bien bon retour !

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