Retour au bercail (ou presque)

 

Je suis rentrée hier dans ma vallée alpine. Le ciel y est d'un bleu violent, les sommets sont couronnés de blanc et sur la petite route d'accès à la maison, de larges plaques de glace vive s'accrochent au macadam là où les arbres font de l'ombre sur la chaussée.
J'ai mis au lave-linge les draps, couverture et duvets qui sont restés dans le camion pendant plusieurs semaines et y ont pris un odeur d'humidité typiquement bretonne. J'ai remisé ma carte insulaire dans une boîte fourre-tout où elle se fera une place parmi les petits objets insignifiants que l'on garde en souvenir, et dont un seul effleurement du bout des doigts fait remonter un visage, une odeur, un goût unique du fond de la mémoire.
J'ai rangé les vêtements d'été, les maillots de bain chinés chez Keelie, les livres que je n'ai pas pu m'empêcher d'acheter à la Veilleuse, et tout un tas d'objets qui seront désormais pour moi les marqueurs de cette demi-année belliloise. Une tasse décorée d'une hermine souriante, un drap de lit ancien que m'a offert Nathalie, le magnifique tableau à l'encre de Chine que Cynthia a fait pour moi, un ridicule stylo en forme de petit poisson brillant offet par Aude, le livre de mon ami Hervé qu'il doit venir me dédicacer ce printemps...

Jeudi, j'ai quitté l'île avant l'aube. Ce n'est qu'après Vannes, où j'ai embarqué un charmant covoitureur, que le soleil s'est levé, imposant globe rouge qui a brutalement jailli entre deux barres de nuages gris fer. Je ne l'ai revu que le soir. Entre les deux, nous avons traversé pendant six heures une sorte de décor perpétuellement lapon, aux arbres saupoudrés de gel par un brouillard givrant qui immobilisait la végétation sous une gangue blanche cassante.
A Clermont, j'ai changé de passager pour une étudiante toute mignonne, qui m'a parlé de son chat, de sa passion pour les chevaux, et de son prochain appartement tout près de l'université. En arrivant au-dessus de Millau, le soleil est réapparu, bas sur l'horizon, embrasant d'or pelucheux les causses encore parcourus de brumes légères. Je n'ai pas vu passer cette longue journée sur la route.
Je suis restée à Millau le lendemain, chez mon meilleur mari, nous avons beaucoup parlé, nous sommes allés au marché où j'ai acheté du roquefort, de la saucisse sèche et un fricandeau atrocement alléchant à un commerçant échevelé tout droit sorti d'une yourte larzacienne.
Puis je suis repartie hier matin, très tôt, j'ai mis ma playlist "voyage" en route, et j'ai roulé vers mon jardinier et le ciel typiquement bleu de la montagne en hiver.
Mais je n'ai pas encore repris mes marques.

Je n'entends plus le bruit des vagues de Donnant. Je vois passer des écureuils le matin. Je sors en t-shirt et je suis saisie par le froid sec qui mord le cou découvert. Je songe qu'il me faudra aller jusqu'en Italie pour boire un macchiato. Je reçois des messages de l'île : l'une m'envoie le coucher du soleil sur la mer, l'autre la photo de son chien à la plage. Ceux d'ici me demandent si je suis revenue, ceux de là-bas si je suis bien arrivée. Je sors les grosses chaussures d'hiver fourrées et les vestes doublées de polaire. Je ne dors plus seule dans un grand lit dont une moitié restait glacée toute la nuit.
Je me demande comment va Max, s'il n'a pas oublié son rendez-vous visio avec Pôle Emploi pour régler ses trop-perçus. Est-ce que Sam a postulé chez le paysagiste de Sauzon ? J'espère que Jordan a téléphoné au village de Bel-Air pour aller confronter ses rêves d'autonomie à la réalité de ceux qui s'y essayent. Pourvu que Florent se soit bien inscrit au code cette semaine !
Et mes potes du boulot ? Sylvie et Manu ont terminé leur contrat vendredi, ils ont dû rentrer chez eux, tout comme moi. Katy est en train de reprendre sa place auprès des gars du chantier, et Hervé doit déprimer un peu, je le sais, c'est un grand sentimental, mine de rien...

Jeudi matin, à bord du bateau dans la noirceur de la nuit à peine griffée d'un mini croissant de lune, j'ai reçu une photo sur Whatsapp juste avant que les moteurs du Vindilis commencent à monter en régime pour quitter le quai. La photo était prise depuis le phare au bout de la jetée à Palais, là où j'avais vu cet été un joueur de cornemuse saluer musicalement ses amis qui partaient à la fin de leurs vacances. C'est le coin où l'on se poste pour dire au-revoir à ceux qui quittent l'île, pour quelques jours ou pour longtemps. Il y a toujours du monde à cet endroit, à chaque départ.
C'est la photo qui illustre ce chapitre. C'est mon bateau, je suis dedans.
Et au pied du phare des adieux, il y avait Cynthia, toute seule, emmitouflée dans son blouson, une grosse écharpe autour du cou. Quand le navire est passé devant le phare, elle m'a fait de grands signes des bras, sautant sur place comme un cabri. J'étais sur le pont, lui faisant de grands signes aussi, les passagers à moitié endormis nous regardaient en souriant. Elle me criait "Merci !" "Bon voyage" et encore "Merci !", tout en m'envoyant des baisers du bout des doigts.
Sa silhouette m'a accompagnée jusqu'à ce que le bateau se fonde dans la nuit.
Sa confiance m'accompagnera encore longtemps et elle demeurera comme un de ces multiples fils ténus et têtus qui me relieront toujours aux deux côtes, en-dedans et en-dehors.

 

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